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Elle agita les poings, se frappa le ventre comme pour arracher la douleur qui l’empoignait. Puis, soudainement, elle cogna Yossef à la poitrine.

— Et toi ? Pourquoi lui as-tu fait cet enfant ? cria-t-elle. Tu savais qu’elle n’était pas assez forte ! Tu le savais !

Yossef ne tenta même pas d’esquiver les coups. Il opina de la tête, les larmes roulant jusqu’à ses lèvres. Mariamne et Ruth se précipitèrent d’un même mouvement pour écarter Miryem, tandis que Zacharias et Joachim tiraient Yossef par les bras.

— Allons ! Allons, fille, fit Zacharias, choqué.

— Elle a raison, marmonna Yossef. Ce qu’elle dit, je me le répète à chaque instant.

Elichéba avait reculé, protégeant les enfants de la colère de Miryem. Entre ses bras le bébé s’était réveillé. Elle dit avec reproche :

— Nul n’est à blâmer. Tu sais qu’il en va ainsi pour les femmes plus souvent qu’à leur tour. Telle est la décision de Dieu.

— Non ! gronda encore Miryem en se dégageant des mains de Ruth. Ça n’a pas à être ainsi ! Il n’est pas une mort à laquelle on doit s’accoutumer, surtout pas celle d’une femme qui donne la vie !

Cette fois, le nourrisson se mit à pleurer. Elichéba, le berçant contre sa poitrine, alla se réfugier sur le perron de la maison. Libna et Shimon pleuraient en se cramponnant à sa tunique, tandis que Yakov, l’aîné, tenait fermement ses cadets et contemplait Miryem avec de grands yeux. Brisé par un sanglot qui l’étouffa, Yossef s’accroupit, la tête entre les bras.

Zacharias posa une main sur son épaule et se tourna vers Miryem.

— Tes mots n’ont pas de sens, ma fille. Yhwh sait ce qu’il fait, déclara-t-il sans masquer le blâme qui durcissait son ton. Il juge, Il prend, Il donne. Il est le Tout-Puissant, Créateur de toute chose. Nous, nous devons obéir.

Miryem sembla ne pas l’entendre.

— Où est-elle ? Où est Halva ?

— Près de ta mère, murmura Joachim. Presque dans la même terre.

*

* *

Quand Miryem s’élança vers le cimetière de Nazareth, ils hésitèrent à la suivre. Les traits tirés par le chagrin, Yossef la regarda disparaître dans l’ombre du sentier. Sans un mot, il alla se cloîtrer dans son atelier. Au même instant, Elichéba poussa les enfants dans la maison en tentant de calmer le petit Yehuda.

Finalement, Joachim n’y tint pas. Il suivit sa fille à bonne distance, entraînant les autres. Mais, à l’entrée du cimetière, Ruth posa la main sur le poignet de Mariamne pour la retenir. Rekab s’arrêta derrière elles, tandis que Zacharias s’avançait d’autorité derrière Joachim. Cependant, eux aussi s’immobilisèrent à une dizaine de pas de la terre meuble qui recouvrait Hannah et Halva.

Jusqu’au crépuscule, Miryem demeura au cimetière. Selon la tradition, celui qui venait s’incliner sur une tombe y déposait un caillou blanc en signe de son passage. Cependant, Miryem, inlassablement, allait les puiser par dizaines dans le sac rangé à cet effet à quelques pas. Elle en recouvrait la tombe. Peu à peu celle-ci devint d’une blancheur aveuglante sous le soleil d’hiver. Quand elle n’en avait plus, elle retournait vers le sac et recommençait son manège.

Une fois encore, Zacharias voulut protester. D’un regard, Joachim l’en empêcha. Zacharias soupira en secouant la tête.

Durant tout ce temps, Miryem ne cessait de parler. Ses lèvres bougeaient sans que nul n’entende un mot. Plus tard, Ruth leur dit que Miryem ne parlait pas véritablement. Il en avait été de même sur la tombe d’Abdias, à Beth Zabdaï, raconta-t-elle.

— C’est sa manière à elle de converser avec les défunts. Nous autres, nous n’en sommes pas capables.

Lançant un regard vers Zacharias qui roulait des yeux offusqués, elle ajouta avec un peu d’humeur :

— À Beth Zabdaï, le maître Joseph d’Arimathie ne s’en est jamais étonné et ne le lui a jamais reproché. Pas plus qu’il ne l’a déclarée folle. Et pour ce qui tient de la folie, il en a vu des vertes et des pas mûres. S’il en est un qui s’y connaît en maladies, de l’esprit comme du corps, c’est bien lui ! Je peux même certifier que, s’il y a une femme qu’il admire, qu’il juge l’égale d’un homme malgré sa jeunesse, c’est Miryem. Il l’a assez répété aux frères de la maison qui s’étonnaient, comme toi, Zacharias : elle est différente des autres, disait-il, et il ne faut pas s’attendre à ce qu’elle fasse comme tout le monde.

— Elle a raison de se révolter devant tant de morts, ajouta Mariamne avec douceur. Depuis Abdias, elle a subi trop de deuils ! Elle et vous tous. Je ne sais que dire pour vous consoler.

Mais à leur surprise, ce soir-là, au retour à la maison de Yossef, Miryem parut calme et apaisée. Elle annonça à Joachim :

— J’ai prié ma mère de me pardonner tous les chagrins que je lui ai causés. Je sais que je lui ai manqué et qu’elle aurait voulu que je reste près d’elle. Je lui ai expliqué pourquoi je n’avais pu lui accorder ce bonheur. Peut-être bien que là où elle est, sous l’aile éternelle du Tout-Puissant, elle comprendra.

— Tu n’as rien à te reprocher, ma fille, protesta Joachim, les yeux brillants d’émotion. Rien n’est de ta faute, mais bien plus de la mienne. Si j’avais su me contenir, si je n’avais pas commis la folie de tuer un mercenaire et de blesser un percepteur, ta mère serait parmi nous, bien vivante. Notre existence ne ressemblerait pas à celle-ci.

Miryem lui caressa la barbe et l’embrassa.

— Si je n’ai rien à me reprocher, alors tu es encore plus pur que moi, assura-t-elle tendrement. Tu as toujours agi au nom de la justice, ce jour-là comme tous les autres jours de ta vie.

A nouveau, ils baissèrent la tête en entendant ses paroles. Cette fois, ce n’était pas la colère de Miryem qui les impressionnait, mais son assurance. Même Zacharias inclina le front sans protester. Mais d’où tenait-elle cette force qu’ils lui découvraient, ils auraient été bien en peine de l’expliquer.

Ce soir-là, aussitôt après avoir embrassé son père, Miryem alla rejoindre Yossef dans l’atelier. Quand elle en franchit le seuil, il la regarda approcher avec crainte.

Elle vint assez près de lui pour lui prendre les mains. Elle s’inclina.

— Je te demande de me pardonner. Je regrette mes paroles de tout à l’heure. Elles étaient injustes. Je sais combien Halva aimait être ton épouse et combien elle aimait enfanter.

Yossef secoua la tête, incapable de sortir un son. Miryem lui sourit avec douceur.

— Mon maître, Joseph d’Arimathie, m’a souvent reproché mes mouvements de colère. Il avait raison.

La légèreté de son ton apaisa Yossef. Il reprit son souffle, s’essuya les yeux avec un chiffon qui traînait sur l’établi.

— Rien de ce que tu as dit n’est faux. Nous savions, elle et moi, qu’une nouvelle naissance pouvait la tuer. Pourquoi n’avons-nous pas su nous abstenir ?

Le sourire de Miryem s’accentua :

— Pour la meilleure des raisons, Yossef. Parce que vous vous aimiez. Et qu’il fallait que cet amour engendre une vie aussi belle et aussi bonne que lui.

Yossef l’observa avec autant de stupeur que de reconnaissance, comme si cette idée ne l’avait jamais effleuré.

— Là-bas, sur sa tombe, reprit Miryem, j’ai promis à Halva que je n’abandonnerai pas ses enfants. A partir d’aujourd’hui, si tu le veux bien, je m’occuperai d’eux comme s’ils étaient les miens.

— Non ! Ce n’est pas une bonne décision. Tu es jeune, tu vas bientôt fonder ta propre famille.

— Ne parle pas pour moi. Je sais ce que je dis et à quoi je m’engage.

— Non, répéta Yossef. Tu ne te rends pas compte. Quatre fils et deux filles ! Quel labeur ! Tu n’as pas l’habitude. Halva y a laissé sa santé. Je ne veux pas que tu y ruines la tienne.