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— Que de bêtises ! Compterais-tu te débrouiller seul ?

— Elichéba m’aide.

— Elle n’est plus en âge de le faire encore longtemps. Et elle n’a jamais été l’amie d’Halva.

— Plus tard, quand il sera temps, je trouverai une veuve à Nazareth.

— Si c’est une épouse que tu veux, c’est autre chose, admit Miryem un peu sèchement. Mais d’ici là, laisse-moi t’aider. Je ne suis pas seule : j’ai Ruth avec moi. Elle abat la tâche de deux personnes et, avant de venir, je l’avais prévenue que nous aiderions Halva.

Cette fois, Yossef s’inclina.

— Oui, admit-il en fermant les yeux sous l’effet de la timidité, elle aurait aimé que tu prennes soin des enfants.

Quand elle l’apprit, Ruth approuva sans réserve la proposition de Miryem.

— Aussi longtemps que Yossef et toi le voudrez, je vous aiderai.

Joachim parut heureux, l’esprit allégé pour la première fois depuis des jours. Il travaillait avec Yossef à l’atelier. A eux deux, ils engrangeraient assez de travaux pour nourrir cette grande famille.

— Ainsi va la vie selon la volonté de Yhwh, marmonna sentencieusement Zacharias. Il nous escorte entre la mort et la naissance pour nous rendre plus humbles et plus justes.

Cependant, Joachim ne le laissa pas poursuivre sur ce ton. Mis en joie par la décision de Miryem, il annonça :

— Le fait est que Zacharias a une bonne nouvelle à vous annoncer. Sa pudeur l’empêchait de le faire en ces jours de deuil. Alors, c’est moi qui vous l’apprend : en route pour Nazareth, Elichéba s’est découverte enceinte. Qui l’eût cru ?

— Ni toi ni moi, répliqua plaisamment Elichéba. Oui, grosse d’un enfant, je le suis par la volonté de Yhwh. Béni mille fois le Tout-Puissant qui S’est penché sur moi ! À mon âge !

Elichéba, qui devait avoir le double de l’âge de Mariamne et Miryem, se montrait radieuse et ne dissimulait pas sa fierté. Les jeunes filles la contemplèrent, ébahies.

— Ça, vous avez bien raison d’être étonnées. Qui l’aurait cru possible ?

— Tout est possible si Dieu étend la main sur nous. Loué, mille fois loué soit l’Éternel !

— Il faut le croire : moi qu’on disait plus stérile qu’un champ de cailloux pendant toutes ces années où une femme doit enfanter… Et voilà que cela nous est venu en un rêve, gloussa Elichéba en clignant des yeux vers Ruth.

— Moi, je le dis, renchérit Zacharias avec le plus grand sérieux, c’est un ange de Dieu qui m’a poussé à faire cet enfant. Un ange qui m’a déclaré : « C’est la volonté de Dieu, tu seras père. » Et moi, plein d’orgueil, j’ai protesté, je lui ai répondu que c’était impossible. « Tu n’es pas si vieux, Zacharias. Et ton Elichéba est presque jeune si tu la compares à la Sarah d’Abraham. Ils étaient plus vieux que vous deux, beaucoup plus. »

— En vérité, je me suis moquée de son rêve. Je n’y croyais pas, pas du tout ! gloussa Elichéba. « Regarde-nous, mon pauvre vieux Zacharias, lui ai-je dit. Pour un rêve, c’est un rêve, et maintenant que tu as les yeux grands ouverts, tu vas l’oublier. » En effet, comment pouvais-je le croire encore capable d’une si belle œuvre ?

Le rire d’Élichéba résonna haut et fort.

Elle se reprit aussitôt, lorgnant vers Yossef et Joachim pour s’assurer que cette gaieté qu’elle ne parvenait pas à réprimer ne les choquait pas.

— Tu as raison d’être joyeuse, l’encouragea Joachim. Les jours de peine, un tel événement vous réjouit le cœur.

Elichéba caressait son ventre comme si déjà il était gonflé par le futur enfant. Ruth, qui était demeurée froide pendant ce moment d’excitation, l’observa avec suspicion :

— En es-tu sûre ?

— Une femme ne saurait pas quand elle attend un enfant ?

— Une femme se trompe plus d’une fois, et plus d’une fois prend ses rêves pour la réalité. Surtout pour ces choses-là.

— Je sais ce que Dieu m’a commandé ! s’indigna Zacharias.

Miryem, s’interposant avec douceur, posa la main sur l’épaule de Ruth.

— Bien sûr qu’elle est enceinte. Ruth rougit, embarrassée.

— Je suis sotte, pardonnez-moi. Je viens d’un endroit où les gens sont malades et pris par la folie. Si on les écoutait, le ciel serait un encombrement d’anges, et les prophètes pulluleraient sur la terre d’Israël. Cela a fini par me rendre un peu trop suspicieuse.

À un autre moment, Joachim et Yossef se seraient laissés aller à sourire.

Plus tard, Mariamne demanda à Miryem :

— Veux-tu que je reste près de toi quelque temps ? Bien que j’ignore tout des enfants, je peux me rendre utile. Je sais que ma mère ne refuserait pas. Nous renverrons Rekab avec un message pour elle. Elle comprendra.

— Pour les enfants, non, je n’ai pas besoin de toi. Mais pour mon moral et pour échanger des paroles que je ne saurais confier qu’à toi, oui, je le voudrais bien. Tu as des livres de la bibliothèque de Rachel avec toi. Il faudra me les lire.

Mariamne rougit de plaisir.

— Ton amie Halva était comme une sœur pour toi. Mais nous, nous le sommes aussi, n’est-ce pas ? Même si nous ne nous ressemblons plus comme avant, maintenant que tes cheveux sont courts.

Ainsi, la maison de Yossef renaquit à la vie. Chacun y trouva sa place dans la multitude des tâches quotidiennes, chacun avait de quoi s’occuper et se distraire de sa tristesse. La joie de Zacharias et d’Elichéba dans l’attente de leur enfant inclinait à la légèreté et des journées nouvelles commencèrent, semblables à une convalescence.

Après une lune, il se confirma qu’Élichéba était bien enceinte. Souvent, elle s’approchait de Miryem et lui confiait :

— Sais-tu que l’enfant dans mon ventre t’aime déjà ? Je le sens quand je viens près de toi : il s’agite et on croirait qu’il bat des mains.

Agacée, Ruth, incapable de se résoudre à cette naissance miraculeuse, lui faisait remarquer que son ventre était à peine gonflé. L’enfant ne devait être encore qu’une petite boule pas plus grosse qu’un poing.

Elichéba répliquait avec satisfaction :

— C’est bien ce que je sens. Un tout petit poing qui frappe quand je ne m’y attends pas.

— Eh bien, soupirait Ruth en levant les yeux au ciel, s’il commence ainsi à une ou deux lunes, qu’est-ce que ce sera quand il tiendra debout !

*

* *

Bientôt, à l’aube, avant le lever des enfants, Miryem prit l’habitude de s’éloigner de la maison. Dans la lumière naissante entre nuit et jour, elle empruntait le chemin qui descendait vers Sepphoris à travers la forêt et errait au hasard.

Lorsque le soleil s’annonçait à l’horizon, elle était de retour. Elle traversait la cour, la mine pensive.

Mariamne et Ruth notèrent qu’elle devenait de plus en plus silencieuse et même un peu lointaine. Ce n’était qu’une fois les travaux de la journée accomplis qu’elle se montrait attentive aux bavardages des uns et des autres. Elle cessa peu à peu de s’intéresser à la lecture que lui faisait Mariamne à l’heure de la sieste des enfants, bien qu’elle l’eût elle-même réclamée.

Un soir, alors qu’elles achevaient ensemble de pétrir la pâte pour le pain du lendemain, Mariamne demanda :

— Cela ne te lasse pas de te promener le matin comme tu le fais ? Tu te lèves si tôt que tu vas finir par t’épuiser.

Miryem sourit et lui adressa un regard amusé.

— Non, cela ne me lasse pas ni ne me fatigue. Mais toi, cela t’intrigue. Tu voudrais bien savoir pourquoi je m’en vais ainsi presque chaque matin.

Mariamne rougit et baissa le front.

— Ne sois pas confuse. Il est bien normal d’être curieuse.

— Oui, je suis curieuse. Et de toi plus que de tout. Elles coupèrent la pâte en silence pour en faire des boules. Alors qu’elle formait la dernière, Miryem s’immobilisa.