— Quand je suis ainsi sur les chemins, murmura-t-elle, je sens la présence d’Abdias. Aussi proche que s’il était encore vivant. J’ai besoin de ses visites comme de respirer ou manger. Grâce à lui, tout s’allège. La vie n’est plus aussi pénible… Mariamne la dévisagea en silence.
— Tu me crois un peu folle ?
— Non.
— Parce que tu m’aimes. Ruth aussi déteste que je parle d’Abdias. Elle est convaincue que je perds la tête Mais comme elle m’aime, elle aussi, elle prétend le contraire.
— Non, je t’assure. Je ne te crois pas folle.
— Alors comment expliques-tu que je ne cesse de sentir la présence d’Abdias ?
— Je ne l’explique pas, fit Mariamne avec franchise. Je ne comprends pas. Et l’on ne peut pas expliquer ce que l’on ne comprend pas. Néanmoins, ce que l’on ne comprend pas existe tout de même. N’est-ce pas ce que nous avons appris à Magdala en lisant les Grecs qui plaisent tant à ma mère ?
Miryem tendit ses doigts pleins de farine pour frôler la joue de Mariamne.
— Tu vois pourquoi j’ai besoin que tu restes près de moi ? Pour que tu me dises des choses pareilles, qui m’apaisent. Parce que moi, souvent je me demande si je ne délire pas.
— Quand Zacharias affirme avoir vu un ange, nul ne se demande s’il est fou ! protesta Mariamne, en ajoutant avec malice : mais peut-être bien que, sans cet ange, nul ne croirait qu’il a fait un enfant à Elichéba.
— Mariamne !
Malgré son ton grondeur, Miryem s’amusait. Se masquant la bouche de ses mains blanches de farine, Mariamne fut prise d’un fou rire.
Cette fois, son rire espiègle entraîna celui de Miryem. Ruth apparut sur le seuil de la pièce, le petit Yehuda dans les bras.
— Ah ! s’exclama-t-elle, on entend enfin des rires dans cette maison où même les enfants sont sérieux ! Voilà qui fait du bien.
*
* *
Quelques jours plus tard, alors que Miryem cheminait à moins d’un mille de Nazareth, la silhouette de Barabbas surgit sous un grand sycomore.
Le soleil était à peine un disque incandescent. Miryem reconnut son corps élancé, son épaisse tunique de peau de chèvre, sa chevelure. Rien, dans la silhouette de Barabbas, n’avait changé. Elle l’aurait distinguée entre mille. Elle ralentit le pas et s’arrêta à bonne distance. Dans la lumière indécise de l’aube, elle discernait à peine ses traits.
Lui aussi se tenait immobile. Sans doute l’avait-il vue venir de loin. Peut-être fut-il intrigué par cette femme, ne la reconnaissant pas immédiatement à cause de ses cheveux courts.
Ils ne se saluèrent pas. Ils s’observèrent ainsi, à plus de trente pas l’un de l’autre. Aucun des deux ne sachant faire le premier geste ni prononcer une parole qui pût les rapprocher.
Soudain, incapable de soutenir plus longtemps le regard qu’elle portait sur lui, Barabbas se détourna. Il contourna le sycomore, franchit un muret de pierres et s’éloigna. Il boitait assez nettement, plaquait une main sur sa cuisse gauche pour asseoir son effort.
Miryem songea à la blessure qu’il avait reçue au bord du lac de Génézareth. Elle le revit dans la barque, portant le corps d’Abdias dans ses bras. Elle se remémora leur cruelle dispute dans le désert sur la route de Damas. Elle le revit la jambe en sang, hurlant sa rage contre elle et contre tout, alors que le jour venait de révéler le corps sans vie du am-ha-aretz.
Sans doute, ce jour-là, après qu’elle l’eut abandonné, Barabbas avait-il dû marcher des heures avec sa plaie saignante avant de recevoir des soins.
Elle avait effacé ces souvenirs de sa mémoire, comme elle en avait presque effacé Barabbas. Elle éprouva pour lui de la compassion et même un peu de remords.
Pourtant, déjà, elle regrettait de l’avoir rencontré. Elle déplorait qu’il se fût approché d’elle et qu’il soit si près de la maison de Yossef de Nazareth. Sans comprendre pourquoi, elle craignait qu’à le voir, à lui parler, la présence d’Abdias qu’elle maintenait près d’elle ne la fuie.
C’étaient des idées absurdes, inexplicables. Tout autant que les chuchotements d’Abdias qu’elle croyait entendre depuis des mois. Toutefois, Mariamne avait raison : peu importait que l’on comprenne. L’âme voyait ce que les yeux étaient impuissants à distinguer. Et Barabbas n’était-il pas de ceux qui ne voulaient voir qu’avec les yeux ?
Elle se détourna et rentra à la maison beaucoup plus tôt que d’habitude.
Vers le milieu du jour, elle annonça à Joachim :
— Barabbas est par ici. Je l’ai aperçu ce matin. Joachim épia son expression, mais comme elle lui présentait un visage neutre, il avoua :
— Je sais. Il était ici il y a peu. Il m’a bien aidé après la mort de ta mère, Dieu la garde en Son sein. Il lui a fallu s’éloigner de Nazareth pour quelque temps, mais il comptait revenir. Il a des choses à te dire.
*
* *
Il se passa deux jours. Miryem s’abstint de toute allusion à Barabbas. Ni Joachim ni Yossef ne prononcèrent son nom.
À l’aube de la troisième journée, comme elle s’éloignait de la maison, avant le réveil des enfants, il apparut. Debout sur le chemin, il l’attendait. Cette fois, à son attitude, elle comprit qu’il voulait lui parler. Elle s’arrêta à quelques pas de lui, cherchant son regard.
Le jour était à peine levé. La lumière sourde creusait ses traits sans pour autant altérer la douceur de son expression. Il eut un geste de la main qui trahissait son embarras.
— C’est moi, annonça-t-il, un peu gauche. Tu devrais me reconnaître. J’ai moins changé que toi.
Elle ne put retenir un sourire. Cela l’encouragea.
— Ce n’est pas seulement ta chevelure qui a changé, c’est toi tout entière. On le voit au premier coup d’œil. Voilà très longtemps que je veux te parler.
Elle continuait de se taire, mais elle ne le décourageait pas. En dépit de tout ce qu’elle avait pensé de lui, elle était heureuse de le voir, d’entendre sa voix, de le retrouver bien vivant. Il le lut sur ses traits.
— Moi aussi, j’ai changé, dit-il. Je sais maintenant que tu avais raison.
Elle approuva d’un signe.
— Tu n’es pas bavarde, s’inquiéta-t-il. Tu m’en veux encore ?
— Non. Je suis contente de te voir bien en vie. Il se massa la jambe.
— Je ne l’oublie jamais. Pas un jour sans que je pense à lui. Pour un peu, je demeurais estropié.
Elle inclina lentement la tête.
— C’est ta plaie d’Abdias, ton souvenir de lui. Pour moi aussi, il s’est arrangé afin que je ne passe pas une journée sans lui.
Barabbas fronça les sourcils, sur le point de demander ce qu’elle entendait par là. Finalement, il n’osa pas.
— J’ai eu de la peine pour ta mère. J’ai proposé à Joachim de châtier les mercenaires qui l’ont tuée, mais il a refusé.
— Il a eu raison. Barabbas haussa les épaules.
— Ce qui est vrai, c’est que nous ne les tuerons pas tous. Il n’en est qu’un avec qui il faut en finir : Hérode. Les autres, ils peuvent aller en enfer seuls…
Elle ne contesta ni n’acquiesça.
— J’ai changé, répéta-t-il d’une voix plus dure, mais pas au point d’oublier qu’Israël est toujours à libérer. Pour ça, je suis toujours le même, et ce jusqu’à la fin de mes jours. Je ne changerai pas.
— Je m’en doute, et c’est bien.
Il parut soulagé à ces mots.
— Avec les zélotes, nous montons des coups. Hérode s’obstine à flanquer des aigles romaines sur le Temple et les synagogues, et nous, nous les détruisons. Ou, quand il y a trop de gens affamés dans un village, nous vidons les réserves des légions. Mais terminées, les grandes batailles ! Il n’empêche, je n’ai pas changé d’avis. Il faudra bien s’y résoudre. Avant qu’Israël soit détruit en entier.