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— Moi non plus, je n’ai rien oublié. Mais près de Joseph d’Arimathie j’ai appris le pouvoir de la vie. Seule la vie engendre la vie. Aujourd’hui, il faut tenir la vie dans une main et la justice dans l’autre. Voilà ce qui nous sauvera. Seulement, c’est plus difficile que de se battre avec des lances et des épées. C’est à ce prix que la justice régnera sur nos terres.

Elle parlait bas, avec beaucoup de calme. Dans la lumière montante, Barabbas la scruta attentivement. Peut-être était-il impressionné par sa détermination plus qu’il ne se l’avouait.

Ils se turent un instant. Puis Barabbas sourit. Un grand sourire qui fit briller ses dents. Il déclara très vite, d’une voix un peu hachée.

— Moi aussi, je songe à la vie. Je suis allé voir Joachim. Je lui ai dit que je voulais te prendre pour épouse.

Miryem tressaillit sous le coup de la surprise.

— Cela fait longtemps que j’y pense, reprit Barabbas avec précipitation. Je sais que nous ne sommes pas toujours d’accord. Mais aucune femme au monde ne te vaut et je n’en veux aucune autre.

Miryem baissa les yeux, soudain intimidée.

— Que t’a répondu mon père ? Barabbas eut un petit rire tendu.

— Qu’il est d’accord. Et que tu devais l’être aussi.

Elle releva le visage, offrant à Barabbas tout ce qu’elle pouvait de tendresse, et secoua la tête.

— Non, je ne le suis pas.

Barabbas frotta nerveusement sa cuisse et se raidit.

— Tu ne l’es pas ? chuchota-t-il, comprenant à peine le sens des mots qu’il prononçait.

— Si je devais prendre un homme pour époux, oui, ce serait toi. Je le sais depuis longtemps. Depuis le jour où je t’ai découvert sur la terrasse de notre maison tentant d’échapper aux mercenaires.

— Eh bien, alors !

— Jamais je ne serai l’épouse d’un homme. Cela aussi, je le sais depuis longtemps.

— Et pourquoi ? C’est stupide. On ne dit pas des choses pareilles. Toutes les femmes ont un époux !

— Pas moi, Barabbas.

— Je ne comprends pas ce que tu racontes. Ça ne tient pas debout.

— Ne sois pas fâché. Ne crois pas que je ne t’aime pas…

— C’est encore à cause d’Abdias ! Je m’en doutais. Tu m’en veux toujours !

— Barabbas !

— Tu racontes que tu aimes la vie, que tu veux la justice ! Mais tu ne sais pas pardonner. Ne crois-tu pas que je souffre toujours ? Abdias me manque autant qu’à toi… Mais non, tu veux encore te venger !

— Non, non ! Tu te trompes…

Déjà il lui tournait le dos, s’éloignant vite, sans plus rien entendre, la fureur et la douleur accentuant son boitement. Le soleil affleurait à présent les collines et, dans le contre-jour, Barabbas semblait une ombre qui fuyait.

Miryem secoua la tête, la gorge nouée. Bien sûr qu’il était plein de rage et de tristesse. D’humiliation, aussi. Comment aurait-il pu en être autrement ?

17.

— Je ne comprends pas. Tu ne veux pas d’époux ? Mais pourquoi ?

Il n’avait guère fallu de temps avant que Joachim n’apprenne le refus de Miryem. En secret dans la nuit, malgré la pluie drue qui inondait la Galilée, trempé et plus livide qu’un mort, le cœur en révolte, Barabbas avait déposé son chagrin entre ses mains.

Maintenant, à l’heure du repas matinal, alors que venait de s’achever la prière et que chacun était assis autour de la grande table, Joachim ne pouvait retenir sa colère. Impossible d’attendre un moment plus propice. Il pointait sa cuillère de bois vers Miryem et répétait :

— Ça, non ! Je ne te comprends pas. Pas plus que Barabbas ! Dis qu’il ne te plaît pas, si c’est la vérité. Mais pas que tu veux être sans époux.

Il en avait la voix tremblante, l’incompréhension lui écarquillait les yeux.

— La vérité est ainsi. Ce que j’ai à faire dans ce monde, ce n’est pas d’être l’épouse d’un homme, répondit Miryem.

Son ton était celui de l’humilité, mais aussi de la fermeté.

Joachim frappa la table de la paume. Ils sursautèrent. Yossef ou Zacharias, Elichéba ou Ruth, ils évitèrent de le regarder. C’était la première fois qu’on le voyait ainsi s’emporter contre sa fille tant aimée.

Mais les mots, le refus de Miryem, les embarrassaient plus encore. Qui était-elle pour oser s’opposer au choix de son père, quel qu’il fût ?

Seule Mariamne se tenait prête à prendre la défense de Miryem. Elle, elle n’était pas surprise. Combien de fois sa mère Rachel n’avait-elle pas répété qu’il n’y avait pas d’obligation à ce que la vie d’une femme échoue entre les bras d’un homme ?

« La solitude n’est pas une faute ou un malheur, assurait-elle. Au contraire, c’est lorsqu’elle sait vivre seule qu’une femme peut donner au monde ce qui lui manque et que les hommes s’obstinent à refuser en la contraignant à l’unique rôle d’épouse. Nous devons savoir être nous-mêmes. »

Comme si ces mots lui avaient été adressés, Joachim frappa à nouveau sur la table, faisant trembler les écuelles et le pain.

— Et si tu es seule, sans époux, qui t’aidera, te fera vivre et t’assurera un toit quand je ne serai plus là ? demanda-t-il.

Miryem le considéra avec chagrin. Elle tendit le bras par-dessus la table, voulut saisir la main de Joachim. Mais il la retira, comme s’il voulait mettre son cœur et sa colère hors de portée de la tendresse de sa fille.

— Je sais que ma décision te peine, mon père. Mais, pour l’amour de l’Eternel, ne sois pas impatient de me donner à un homme. Ne sois pas pressé de me juger. Tu sais que je veux le bien autant que toi.

— Cela veut dire que tu vas changer d’avis ? Miryem soutint son regard, secoua la tête sans répondre.

— Alors, que veux-tu que j’attende ? Le Messie ? gronda Joachim.

Yossef posa une main sur l’épaule de son ami.

— Ne te laisse pas dominer par la colère, Joachim. Tu as toujours eu confiance en Miryem. Pourquoi douter d’elle aujourd’hui ? Ne peux-tu lui laisser un peu de temps pour qu’elle puisse s’expliquer ?

— Parce qu’il y a quelque chose à expliquer, selon toi ? Barabbas est le meilleur garçon qui soit. Je sais combien il tient à elle. Et ce n’est pas d’aujourd’hui.

— Oh, murmura Elichéba en glissant un regard affectueux vers Miryem. Dire que Barabbas est le meilleur garçon qui soit, c’est un peu exagéré, Joachim. On ne peut pas oublier que c’est un larron. Je comprends un peu Miryem. Devenir l’épouse d’un larron…

Zacharias l’interrompit :

— Une fille doit épouser celui que son père lui a choisi. Sinon, où irait l’ordre des choses ?

— Si c’est vraiment l’ordre des choses, alors cet ordre n’est peut-être pas aussi bon qu’il y paraît, intervint Mariamne, non moins péremptoire que Zacharias.

Chacun vit la main que Miryem posa sur le poignet de Mariamne, lui imposant le silence, tandis que Joachim foudroyait Elichéba du regard. Il désigna les pentes de Nazareth où l’on pouvait imaginer que Barabbas errait en ce moment, malgré le temps qui transformait les chemins en ruisseaux de boue.

— Ce larron, comme tu dis, m’a sauvé la vie au risque de sa vie ! Et pourquoi ? Parce que cette fille qui est ma fille le lui a demandé. Moi, je m’en souviens. Je n’ai pas la mémoire courte. Ma reconnaissance ne s’efface pas avec la fraîcheur de l’aube !

Il tourna sa cuillère vers Miryem. Il ne maîtrisait plus sa voix.

— Moi aussi, je suis triste de la mort d’Abdias. Moi aussi, je porte pour toujours dans mon cœur celui qui est venu défaire mes liens sur la croix. Mais je te le dis, ma fille, tu te trompes depuis le début en reprochant sa mort à Barabbas. Ceux qui l’ont tué, ce sont les mercenaires. Comme ils ont abattu ta mère. Eux et Hérode. Personne d’autre. Sauf qu’Abdias combattait. En gamin courageux qu’il était. Une belle mort, si tu veux mon avis. Pour la liberté d’Israël, pour nous ! Une mort qui me conviendrait. Il fut un temps où tu étais la première à le dire, Miryem.