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À bout de souffle, il abattit une nouvelle fois son poing sur la table avant de reprendre, le menton haut et l’œil dur :

— Et je vous le dis à tous une bonne fois : qu’on ne traite plus Barabbas de larron devant moi ! Rebelle, combattant, résistant… Comme ça vous chante. Il y en a peu qui lui arrivent à la cheville, lui qui a le courage de faire ce que les autres n’osent faire et qui est fidèle à ceux qu’il aime. Et quand il me demande ma fille, je vous le répète, je suis fier de lui dire oui. Nul autre ne la mérite, sinon ce larron.

Un silence de glace suivit la violence de ces propos. Miryem, qui n’avait pas quitté Joachim des yeux, approuva d’un petit hochement.

— Ce que tu dis est juste, père. Ne crois pas que mon refus soit dû à la rancune. Je sais qu’Abdias, là où il est, aime Barabbas comme lui l’aimait. Moi aussi, je dis que Barabbas vit dans le courage. Pour cela il faut l’admirer. Je sais comme toi qu’il est bon, doux et tendre sous la violence apparente. Je lui ai dit : « Si je devais épouser un homme, ce serait toi. »

— Alors fais-le !

— Je ne peux pas.

— Tu ne peux ! Et pourquoi donc, bon sang de bois ?

— Parce que je suis moi et qu’il en va ainsi.

Elle se leva, sans précipitation, calme, assurée. Elle ajouta, offrant à son père toute sa douceur :

— Moi aussi, je suis une rebelle, tu le sais depuis toujours. Et demain ne s’accomplira pas avec la mort d’Hérode et le sang des mercenaires. Demain s’accomplira avec la lumière de la vie, avec un amour des hommes que Barabbas ne pourra jamais engendrer.

Elle se détourna et quitta la table. Sans un mot de plus, elle disparut pour rejoindre les enfants qui jouaient dans la maison, laissant derrière elle leurs visages abasourdis.

Ruth, la première, brisa l’embarras qui les avait saisis. S’adressant à Joachim, elle dit :

— Je ne connais pas ta fille depuis bien longtemps. Mais ce que je sais d’elle pour l’avoir vu à Beth Zabdaï, c’est qu’elle ne cède jamais. Quoi qu’il lui en coûte. Même le maître Joseph d’Arimathie a dû l’admettre. Mais ne te trompe pas : elle t’aime et te respecte autant qu’une fille peut aimer son père.

Sous le coup de l’émotion Joachim hocha la tête, abattu.

— Si c’est cela qui t’inquiète, fit soudain Yossef, Miryem aura toujours un toit ici. Tu as ma promesse, Joachim.

Joachim se raidit, le regard plus aigu, fronçant les sourcils et opposant une moue suspicieuse.

— Sans qu’elle soit ton épouse, tu la garderais près de toi ? Yossef rougit jusqu’à la racine des cheveux.

— Tu as compris ce que je dis, murmura-t-il. Miryem est chez elle ici. Elle le sait.

*

* *

Dans les quelques jours qui suivirent, l’humeur de Joachim ne changea pas et contamina celle des autres. Joachim fuyait autant qu’il le pouvait la présence de Miryem. Les repas étaient l’occasion de pesants silences. Il arrivait aussi qu’il se montre tout aussi avare de mots et d’attentions pour Yossef, tandis qu’ils travaillaient ensemble.

Yossef ne s’en offusquait pas. Le grand abattement qui avait suivi la mort d’Halva semblait l’avoir quitté pour laisser place à une sérénité, une paix que les autres ne partageaient pas.

Barabbas, on ne le revit pas. Nul n’osa demander à Joachim s’il rôdait toujours autour de Nazareth.

Puis le temps fit son œuvre. Les beaux jours du printemps s’installèrent pour de bon. Sa douceur, l’exubérance des champs et des bosquets en fleurs gagna d’abord les enfants, qui reprirent leurs jeux et leurs rires loin de la maison.

Il y avait du pardon dans le regard de Joachim. On l’entendit plus d’une fois plaisanter avec Yossef dans l’atelier. A la fin d’un repas, il prit la main de Miryem. Les autres échangèrent un sourire discret et soulagé. Joachim garda la main de Miryem tout le temps que Ruth et Mariamne racontèrent, en pouffant de rire, comment le petit Yakov s’était mis à jouer les prophètes devant ses frères et sa sœur.

— Ton fils a des dispositions, s’amusa Ruth en s’adressant à Yossef. Même ceux de Beth Zabdaï ne faisaient pas mieux. Où est-il allé pêcher ça, je me demande.

— Un homme haranguait à la synagogue, l’autre jour, lorsque j’y suis allé avec Yakov, raconta Zacharias, qui ne riait qu’à demi. Cela lui a beaucoup plu. Tu railles, femme, mais il a peut-être de vraies dispositions.

Ruth gloussa, moqueuse, glissant un regard vers Miryem. Elle et son père, toujours main dans la main, eurent le même rire.

Une autre fois, Elichéba saisit leurs mains pour les unir sur son ventre. Elle aimait toujours autant donner à sentir l’enfant qui lui arrondissait la taille. Une fois encore elle affirma :

— Ce garçon s’agite dès qu’il devine la main de Miryem, ne le sentez-vous pas ?

— Et quand les autres posent la main sur ton ventre, il galope tout autant, plaisanta Joachim. Tous les bébés font ainsi.

Elichéba protesta.

— Lui, c’est différent. Il m’annonce quelque chose. Peut-être que le temps n’est pas si loin où tu deviendras grand-père toi aussi, fit-elle en clignant de l’œil. Cela arrivera, j’en suis sûr.

Joachim leva la main de Miryem avant de la lâcher, mimant un accablement désabusé.

— Tu es bien savante, si tu peux dire ce qui m’attend avec une fille pareille.

Dans sa voix, cependant, on devinait de la tendresse et même de l’amusement.

*

* *

Mariamne fut la seule à le remarquer : malgré l’humeur désormais apaisée de Joachim, Miryem demeurait distante. Elle avait des nuits agitées, lourdes de rêves qu’elle se refusait à confier le lendemain. D’autres fois, elle se réveillait très tôt. Non plus comme auparavant à la pointe du jour, mais bien avant que quiconque dans la maison ne se lève. Mariamne se mit à la guetter. Dans le noir, elle la devinait qui quittait silencieusement leur chambre. Elle attendait son retour en gardant les yeux grands ouverts sur l’obscurité. Elle put ainsi mesurer que l’aube était encore bien loin.

La troisième fois, elle lui dit :

— N’est-ce pas dangereux d’aller dehors comme tu le fais, en pleine nuit ? Tu pourrais faire de mauvaises rencontres. Ou alors te blesser à cheminer ainsi dans le noir.

Miryem sourit, lui caressa la joue.

— Dors et ne te soucie pas de moi. Je ne risque rien. Cela ne fit qu’aiguiser la curiosité de Mariamne. La fois suivante, elle voulut la suivre. Mais la lune était à peine un fil d’argent. Les étoiles ne suffisaient pas à faire luire un caillou. Quand Mariamne parvint dans la cour, il n’y avait que des ombres épaisses, et aucune ne bougeait. Mariamne s’immobilisa, scrutant le noir, l’écoutant. Elle s’habitua au grésillement des grillons, devina le vol d’une chouette, mais aucun bruit de pas.

Inquiète, déconcertée, elle se résolut à confier le secret à Ruth. L’ancienne servante de la maison des esséniens prit son temps, avant de lui répondre :

— C’est Miryem, que veux-tu. Toutefois, mieux vaut que les autres ne s’aperçoivent pas qu’elle passe la moitié de ses nuits dehors. Garde ce que tu sais pour toi.

De son côté, elle attendit d’être certaine que nul ne les entende pour dire à Miryem, dans un murmure de reproche :

— J’espère que tu sais ce que tu fais.

— De quoi parles-tu ?

— Des nuits que tu passes loin de ta couche. Miryem la regarda avec de grands yeux, puis se mit à rire.

— Ce ne sont pas des nuits. Tout au plus des aubes.

— L’aube, c’est quand le jour se lève, grommela Ruth. Pas quand il fait nuit noire. Toi, tu files avant qu’on y voie goutte.