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— Je ne sais pas, je ne sais pas ! Je ne comprends plus rien de rien, gémit-il.

Yossef ne lui vint pas en aide. Il se détourna, lui offrit son dos tandis qu’il occupait ses mains à ramasser des outils traînant sur l’établi.

Joachim s’avança et le saisit par l’épaule :

— Ne m’en veux pas, Yossef. Il fallait que je t’interroge. Yossef se retourna et le toisa d’un air qui signifiait qu’il n’y avait rien à demander, seulement à faire confiance.

— Yossef, Yossef ! s’exclama Joachim avec des larmes sur les joues.

Il saisit son ami et le serra contre lui.

— Yossef, tu es comme mon fils. Je te dois tout ce que j’ai aujourd’hui. Tu voudrais Miryem, je te la donnerais avant de la donner à Barabbas…

Il s’interrompit avec un râle, s’écarta de Yossef pour scruter ses traits. Il n’y trouva aucune mansuétude.

— Mais maintenant qu’elle est grosse, ce n’est plus possible. Pour l’un comme pour l’autre, n’est-ce pas ?

— Écoute ce que dit ta fille. Écoute-la, au lieu de toujours la soupçonner, ce que tu fais depuis qu’elle est revenue.

Fut-ce le ton ou les paroles de Yossef : la suspicion de Joachim revint brutalement.

— Tu sais quelque chose que tu veux me cacher. Yossef haussa les épaules. Il faillit se détourner, mais se contraignit à supporter le mince filet brillant qui passait entre les paupières de Joachim. Il rougit comme cela lui arrivait parfois, dans la tendresse de l’émotion.

— Je n’ai rien de plus à ajouter. Mais j’aime Miryem et je fais ce qu’elle me demande.

*

* *

Après que Miryem leur eut annoncé son état, Ruth erra dans la maison, désemparée, incapable de s’occuper des enfants qui choisirent d’aller jouer loin des cris et des visages sans joie.

— Cesse donc de tourner en rond ainsi, finit par grogner Mariamne. C’est agaçant.

Ruth s’assit, obéissante, le regard dans le vague.

— Eh bien, vide ce que tu as sur le cœur, bougonna encore Mariamne.

— Je l’avais dit. Je l’avais dit que ça allait arriver.

— Quoi, « ça » ?

Ruth n’accorda qu’une moue à Mariamne. Mais la fille de Rachel se pencha sur elle, des étincelles dans les prunelles.

— Ce qui arrive à Miryem, ce n’est pas « ça » ! Ne le comprends-tu pas ?

— On sait ce que c’est, ce qui lui arrive.

— Seigneur Dieu Tout-Puissant ! Comme ils sont bouchés et ne veulent rien entendre ! Et toi qui te dis son amie fidèle. C’est honteux !

— Bien sûr que je lui suis fidèle. Autant que toi. M’as-tu entendue prononcer une parole de reproche ? Tout ce que je dis, c’est qu’on va la montrer du doigt au lieu de l’admirer. Tu voudrais que je m’en réjouisse ?

— Oui ! C’est ça, exactement. Tu devrais remiser ta peine et te réjouir de la bonne nouvelle.

— Cesse donc avec cette bonne nouvelle !

— Écoute ce que Miryem répète : pas un homme ne l’a touchée.

— Ne dis pas de bêtise ! J’ai l’âge et l’expérience pour savoir comment une femme se retrouve grosse. Pourquoi profère-t-elle cette absurdité, voilà ce que je me demande.

— Si tu l’aimais, tu ne te poserais pas la question ! s’écria Mariamne en se frappant la cuisse de rage. Il n’y a rien d’autre à faire que la croire. Le fils de lumière arrive, il est dans son ventre et elle demeure pure.

— Je ne peux pas, s’énerva Ruth à son tour. Des folies, j’en ai entendu des centaines à Beth Zabdaï. Mais qu’une femme fasse un enfant sans ouvrir les cuisses et accueillir le vit de l’homme, ça, c’est la plus grande idiotie que j’aie jamais entendue !

— S’il en est ainsi, tu ne mérites pas de demeurer près d’elle.

*

* *

Au soir, Elichéba annonça, en pleurs :

— Zacharias ne veut plus parler. Il a tellement honte qu’il ne veut plus prononcer un mot dans cette maison.

— Eh bien, qu’il aille passer sa honte ailleurs, grinça férocement Mariamne.

Comme Elichéba et Ruth la regardaient avec des yeux de deuil, elle ajouta cruellement, en pointant le doigt sur la large poitrine d’Élichéba :

— Toi, tu vas racontant qu’un ange est venu annoncer à ton Zacharias qu’il pourrait redevenir un homme alors qu’un souffle de vent le jette au sol. Et te voilà grosse, alors que tu n’as pu enfanter pendant plus de vingt ans ! C’est un miracle qui vaut bien celui de Miryem.

De manière inattendue, Elichéba approuva à petits coups de tête, sans pourtant tarir ses larmes.

— Oui, moi je veux bien le croire. Mais Zacharias… Zacharias est un homme. Et un prêtre. Et comme Joachim, il n’y croit pas non plus…

Elles se turent, se calmant toutes les trois et toutes les trois perdues, chacune à sa manière.

— Où est-elle ? souffla Ruth. On ne l’a pas revue depuis ce matin.

— On ne la reverra pas tant que Joachim sera incapable de l’accepter dans la maison sans lui reprocher son état, assura Mariamne.

Hélas, Joachim n’en fut jamais capable.

Quand Barabbas vint devant lui, il lui posa les mêmes questions qu’à Yossef. Barabbas lui répondit d’abord avec aigreur :

— Pourquoi irais-je prendre une fille qui ne veut pas de moi ?

— Justement, cela arrive parfois. La déception engendre la colère, et la colère fait perdre la raison.

— J’ai toute ma raison et je n’ai jamais été en manque de femmes au point de la perdre. Les combats, je les aime contre les glaives romains, les mercenaires. Quel plaisir trouverais-je à violenter Miryem ?

Joachim le savait. Il ne doutait ni de la parole de Barabbas ni de l’ahurissement qu’il lisait sur son visage.

Pas plus que Joachim, Barabbas ne pouvait supporter la nouvelle. L’un comme l’autre, ils auraient voulu arracher de leur tête les mots que Miryem y avait gravés.

Barabbas déclara soudain :

— C’est Yossef !

— Comment le sais-tu ?

— Je le sens.

— Il m’a juré que non.

— Pour ce que ça vaut ! Nul ne reconnaît une faute pareille.

— Miryem jure sur la tête de sa mère que ce n’est pas plus lui que toi.

Barabbas balaya d’un geste les assurances de Joachim.

— Elle raconte aussi qu’aucun homme ne l’a touchée, admit Joachim dans un murmure. Pourquoi prétendre des choses pareilles ?

— Elle a honte, c’est tout. C’est Yossef. Je le vois faire depuis un moment. La mort d’Halva lui a excité le sang, il ne sait pas endurer la solitude. Il tourne autour de Miryem comme une mouche autour d’un fruit ouvert. Il lui laverait les pieds avec la langue s’il le pouvait.

— Alors pourquoi Yossef ne m’a-t-il jamais demandé Miryem ? Il le pouvait. Je ne lui aurais pas refusé, pas plus qu’à toi.

— Il la veut, mais il craint son refus. Il se fait sournois.

— La jalousie te fait délirer ! protesta Joachim, accablé.

— J’ai des yeux et une cervelle : je vois ce que je vois. Barabbas ne voulait pas se résoudre à l’impuissance.

Aveuglé par ce qu’il ne pouvait comprendre, il répéta :

— Quand l’enfant naîtra tu verras que je dis vrai : il aura les traits de Yossef.

Devant tant d’insistance, Joachim était saisi de doutes. Barabbas ajouta :

— Mets-les face à face, Miryem et lui. Tu verras le mensonge devant toi.

*

* *

C’est ainsi que, le lendemain, Miryem se présenta devant eux comme devant un tribunal. Ils se tenaient tous les sept dans la pièce commune, debout devant la table des repas : Joachim et Barabbas, Zacharias et Elichéba, Ruth, Mariamne et Yossef.

Joachim avait réclamé sa présence sans savoir où la trouver. Il était allé au bout de la cour en criant son nom, sans succès. Mariamne avait déclaré que personne ne savait où elle était, quand le petit Yakov, l’aîné des fils de Yossef, avait annoncé :