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— Moi, je sais. On a joué toute la journée ensemble. Maintenant, elle se baigne dans la rivière avec Libna et Shimon.

Il disparut comme un souffle, revenant avec Miryem, main dans la main. Dès qu’ils virent son visage, ils furent mal à l’aise.

Jamais elle n’avait paru si belle, les yeux si clairs et si sereins. Les mèches de sa chevelure cuivrée, qui maintenant lui couvraient la nuque, jouaient en boucles désordonnées sur ses pommettes.

Elle embrassa Yakov sur le front et le renvoya auprès des autres enfants. Lorsqu’elle se tourna vers eux, elle comprit aussitôt ce qu’ils attendaient. Elle leur sourit. Aucune trace de moquerie dans ce sourire, seulement de la tendresse. De même quand elle leur dit :

— Ainsi, vous n’arrivez pas à me croire.

Ils auraient baissé les yeux si Barabbas n’avait répliqué :

— Même un enfant ne te croirait pas.

— Moi, je te crois ! protesta aussitôt Mariamne.

— Toi, la fille de Magdala, tu dirais n’importe quoi pour la défendre, gronda Barabbas.

— Ne vous disputez pas pour moi, ordonna Miryem d’un ton ferme.

Elle se plaça devant Barabbas.

— Je sais que tu as mal, que mon refus d’être ton épouse te blesse au cœur comme dans ton orgueil. Et je sais aussi que tu m’aimes comme je t’aime. Mais je te l’ai dit : je ne peux pas être ton épouse. La décision est mienne et celle du Tout-Puissant.

— Tu dis une chose et son contraire ! s’écria Barabbas. Comment peut-on te croire ?

Miryem lui sourit, posa la pointe de ses doigts sur ses lèvres pour le faire taire.

— Parce que c’est ainsi : si tu m’aimes, tu me crois. Elle se tourna vers Joachim sans se soucier des protestations de Barabbas.

— Toi aussi, tu doutes, mon père. Pourtant, tu m’aimes plus qu’eux tous rassemblés. Il te faut accepter ce qui est. Un enfant est dans mon ventre. Pourtant, je ne suis pas souillée.

Joachim secoua la tête et baissa le front dans un soupir. Les autres n’osaient parler. Le visage de Miryem se durcit. Elle recula de quelques pas et, soudain, à deux mains, empoigna le bas de sa tunique. Elle la souleva jusqu’à ses genoux, fixant Joachim.

— Il est une preuve, la plus simple de toute. Assure-toi que je suis toujours fille.

Joachim écarquilla les yeux en balbutiant des mots inaudibles. A son côté, Zacharias gémit et, pour la première fois, Barabbas inclina le front.

— Fais-le, ensuite tu auras le cœur en paix. Je suis prête, insista Miryem.

On eût cru qu’elle les avait giflés.

— Bien sûr, tu ne peux le faire toi-même, fit Miryem d’une voix glacée. Elichéba le saura…

— Oh non !

— Alors Ruth.

Ruth se détourna. Elle alla se réfugier au fond de la pièce.

— Ce ne peut être Mariamne : Barabbas dira qu’elle ment pour me soutenir. Allez chercher une sage-femme à Nazareth. Elle saura vous le dire, n’en doutez pas.

Quand elle cessa de parler, le bourdonnement des mouches était pareil au grondement lointain d’un orage.

— N’ayez pas honte, puisque vous doutez de moi. Joachim recula en s’appuyant au bras de Zacharias. Il s’assit sur le banc qui longeait la table.

— Supposons que tu dises vrai, murmura-t-il d’une voix lasse.

Regardant sa fille avec un brin de compassion, comme on regarde une malade, il demanda :

— Sais-tu ce qui arrive aux femmes enceintes sans époux ? Il distillait les mots avec difficulté :

— On les lapide. C’est la loi.

Il posa ses mains calleuses sur la table.

— D’abord, vient la rumeur. Elle naîtra à Nazareth et fera vite le tour de la Galilée. Les gens diront : « La fille de Joachim le charpentier porte le fils d’un inconnu. » Honte. Jugement. Et l’enfant que tu attends ne verra jamais le jour.

Joachim parcourut l’assemblée du regard.

— Parce que nous voulions te protéger, couvrir la faute, nous serons maudits pour toujours.

— Auriez-vous peur ? demanda Miryem d’une voix glacée. Vous pouvez me dénoncer.

Tous baissèrent les yeux, le mépris de soi leur nouant la gorge. Et, dans le silence étrange qui tomba sur l’assemblée comme un rideau, Miryem s’approcha de son père, l’embrassa sur le front comme elle l’avait fait auparavant avec le petit Yakov et quitta la pièce aussi calmement qu’elle était venue. Les laissant désemparés.

*

* *

Jusqu’au soir, ils s’évitèrent. Chacun craignait ses propres pensées et celles des autres.

Au crépuscule, Yossef brisa ce silence et déclencha un tumulte qu’ils redoutaient tous. Il vint devant Joachim et déclara :

— N’accable pas ta fille. Je t’ai dit que mon toit serait toujours son toit, ma famille sa famille. Miryem est chez elle ici, et son fils sera mon fils parmi mes fils. Et si le jour venu les gens de Nazareth lui réclament le nom d’un père pour celui à qui elle donnera naissance, elle pourra dire que nous sommes fiancés et donner le mien.

— Ah ! s’écria Barabbas. Nous y voilà enfin ! Yossef se tourna vers lui, le poing déjà levé.

— Cesse d’insulter celle qui est plus grande que toi !

— Menteur et lâche, voilà ce que tu es. Miryem invente pour ne pas avoir à te condamner !

Yossef bondit sur Barabbas, l’un et l’autre s’empoignant dans un gueulement sauvage et roulant dans la poussière. Joachim parvint difficilement à dénouer les doigts de Barabbas qui serraient la gorge de Yossef.

— Non ! Non !

Il fallut que Ruth et Mariamne lui viennent en aide pour les séparer, tandis que Zacharias et Elichéba s’écartaient avec horreur.

Debout et balayant la poussière de leurs tuniques déchirées, Yossef et Barabbas se dévisagèrent en tremblant, haletants. Joachim leur saisit une main à chacun, mais fut incapable de prononcer une phrase.

Yossef se dégagea et s’écarta. Il reprit son souffle, la tête basse. Quand il la releva, il déclara :

— Ma maison est ouverte à chacun. Mais à aucun de ceux qui refusent d’entendre la vérité dans la bouche de Miryem.

*

* *

Nœud de rage, de fureur et de doutes, Barabbas quitta Nazareth dans l’heure.

Le lendemain, Zacharias attela sa mule au char inconfortable qui les avait menés de la Judée en Galilée et où Hannah avait été assassinée par les mercenaires. Elichéba y monta en pleurs, protestant qu’il n’était pas nécessaire de partir aussi vite. Mais Zacharias, toujours muet, ignora ses plaintes. Les brides et le fouet en main, il attendait que Joachim se décide.

Celui-ci fit trois pas dans un sens, deux dans l’autre, la gorge si nouée qu’il lui semblait respirer du sable. Il s’approcha de Yossef, lui frappa la poitrine du plat de la main et lui souffla au visage :

— Ou tu es fautif et Dieu te pardonnera, ou tu es généreux et Dieu te bénira.

Yossef retint Joachim par le bras et lui dit :

— Reviens, Joachim ! Reviens quand tu veux. Joachim hocha la tête. Il passa devant Miryem sans lui accorder un regard et s’agrippa à la ridelle du char. Il vérifia inutilement que le banc avait été bien nettoyé du sang d’Hannah et finit par s’y installer. Pour la première fois de son existence, il avait la silhouette d’un vieil homme.

Il sursauta en découvrant que Miryem l’avait suivi, qu’elle était tout près de lui, debout à côté du char. Elle lui prit les mains, les baisa avec ferveur avant d’enfouir son visage dans les paumes calleuses.

— Je t’aime. Nulle fille n’a jamais eu de meilleur père que toi.

A cet instant, Joachim hésita. Peut-être s’en serait-il fallu de peu pour qu’il ne redescende du char. Il s’était redressé, le dos droit, la poitrine gonflée. Mais Zacharias fouetta le cul des mules. Les sanglots d’Elichéba se firent plus bruyants, le temps qu’ils s’éloignent et que le roulement des grosses roues de bois sur les cailloux du chemin les recouvre d’un grondement qui s’estompa lentement.