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Le recensement avait lieu devant une grosse maison carrée que les officiers romains occupaient après en avoir chassé les propriétaires.
Deux grands feux chauffaient les décurions assis devant des tables pendant que d’autres, la lance à la main, surveillaient la file de ceux qui attendaient dans le vent.
Lorsque les gens de Bethléem virent Miryem debout, le ventre gros, s’appuyant sur Yossef et Ruth, et les enfants qui grelottaient derrière eux, ils dirent :
— Ne restez pas là. Passez devant, rien ne presse pour nous.
Quand ils furent devant la table du décurion, le Romain les toisa. Il observa le gros ventre de Miryem sous le manteau épais, eut une grimace et leva le menton vers Yossef.
— Ton nom et ton âge ?
— Yossef. L’âge, je dirais trente-cinq années. Peut-être quarante.
Le décurion écrivit sur le rouleau de papyrus. Le froid épaississait l’encre et engourdissait ses doigts. Il lui fallait écrire de grandes lettres.
Miryem vit qu’il employait la langue latine, traduisant le nom de Yossef en Josef.
— Et toi ? lui demanda le décurion. Ton nom et celui de ton père.
— Miryem, fille de Joachim. J’ai vingt ans. Peut-être plus, peut-être moins.
— Miryem, dit le décurion, ça n’existe pas dans la langue de Rome. A partir d’aujourd’hui, tu t’appelleras Marie.
Il l’écrivit, puis pointa son stylet sur le ventre de Miryem.
— Et lui, comment vas-tu le nommer ?
— Yechoua.
Le décurion la regarda sans comprendre. Elle répéta :
— Yechoua.
— Un nom qui n’existe pas ! grommela-t-il en soufflant dans ses doigts.
Miryem s’inclina et prononça en grec :
— Iessous. Cela veut dire : « Celui qui sauve ». L’homme ricana.
— Et tu parles grec ?
Il écrivit : « Jésus, fils de Josef et de Marie. Age : zéro. »
— Et toi ? demanda-il en regardant Ruth.
— Ruth. Mon âge, je n’en ai aucune idée. Décide-le toi-même.
Cela fît sourire le décurion.
— Je vais écrire que tu as cent ans, mais que tu ne les fais pas.
Puis vint le tour des enfants.
— Mon nom, c’est Yakov, dit fièrement l’aîné de Yossef. Mon père c’est lui, ma mère elle s’appelait Halva et j’ai presque dix ans.
— Ton nom c’est Jacques, soupira le décurion sans plus sourire.
Et c’est ainsi qu’en ces jours ils changèrent tous de nom pour les temps à venir :
Mariamne devint Marie, Marie de Magdala.
Hannah devint Anne.
Halva devint Alba.
Elichéba devint Elisabeth.
Yakov devint Jacques.
Libna devint Lydie.
Yohanan devint Jean.
Yossef devint Joseph.
Shimon devint Simon.
Yehuda devint Judas.
Zacharias devint Zacharie.
Gueouél devint Georges.
Rekab devint Roland…
Et ainsi de tous les noms que l’on portait dans le peuple d’Israël.
Il n’y eut que Barabbas dont le nom ne fut pas changé. D’abord parce qu’il refusa de se présenter devant les Romains. Et puis, en cette langue araméenne que chacun parlait en ces jours dans le royaume d’Israël, Barabbas signifiait « fils du père ». C’était ainsi que l’on nommait les enfants dont les mères ne pouvaient donner le nom du père. C’était le nom de ceux qui n’avaient pas de nom.
Mais cela, les Romains l’ignoraient.
Tout comme ils ignoraient que le nom du fils de Marie, qu’elle enfanta onze jours plus tard dans une ferme abandonnée, du côté de Bethléem, ce Yechoua que le décurion avait nommé Jésus, car à l’oreille cela se ressemblait, signifiait le « sauveur ».
Je croyais que mon récit s’arrêtait là.
La suite est l’histoire la mieux connue du monde, pensais-je. Outre les Évangiles, innombrables sont les peintres, les conteurs et, de nos jours, les cinéastes qui l’ont racontée sous mille facettes différentes au cours des siècles.
Durant les quelques années nécessaires aux recherches et à la rédaction de ce roman, dressant le portrait de « ma » Marie, je m’étais efforcé d’imaginer qui avait pu être cette Miryem de Nazareth, née en Galilée. Une femme réelle, vivant dans le chaotique royaume d’Israël en l’an 3760 après la création du monde par l’Eternel, selon la tradition juive, année qui devint la première de l’ère chrétienne.
Or ce que disent les Évangiles de la mère de Jésus tient dans un mouchoir de poche. Quelques phrases contradictoires et vagues. Un vide qui mit en ébullition l’imagination des auteurs des apocryphes qui fleurirent jusqu’à la Renaissance, romanciers de leur temps. Ainsi naquit une Marie cristallisée par le goût de l’Eglise romaine, peu convaincante et bien trop marquée par ! ignorance de l’histoire d’Israël à laquelle Miryem appartenait.
Mais le destin d’un livre n’est pas scellé par avance. Le hasard souffle et fait s’envoler les pages. Il brouille leur belle ordonnance, bouleverse les évidences pourtant longuement mûries. En vérité, les personnages ne sont jamais que de papier. Ils exigent leur vie, leur part d’imprévu. Un imprévu qui s’immisce dans les phrases et trouble leurs sens.
Ainsi, quelques jours à peine après avoir achevé une première rédaction de mon roman, le hasard a voulu que je me rende à Varsovie, ville de ma naissance. Je devais y compléter un film dédié aux Justes, à ceux, chrétiens ou non, qui, pendant la dernière guerre mondiale, ont sauvé des Juifs. Souvent au péril de leur vie.
Jamais, depuis mon arrivée tout jeune en France, je n’étais retourné en Pologne. L’émotion était grande. Et, sous le plaisir nostalgique et ambigu que chacun éprouve à retrouver les lieux de son enfance, revenait en moi une ancienne, une indélébile colère.
Je retrouvais une Varsovie étrangère à ma mémoire. Ce monde fébrile et tourmenté, nimbé du souvenir du yiddish volubile et coloré de mon grand-père Abraham, imprimeur de son état, mort dans la révolte du ghetto de Varsovie, avait disparu. Effacé, ce monde-là, aussi radicalement que s’il n’avait jamais existé.
Comme le dit souvent Joseph d’Arimathie à Miryem de Nazareth, la colère aveugle, rend maladroit au moment de défendre les causes les plus justes.
A peine arrivé dans Varsovie, mon seul désir était de quitter au plus vite cette ville. Fuir le passé et ceux qui préfèrent l’ignorer à présent, qui n’ont plus rien à m’apprendre. Un rendez-vous prévu depuis plusieurs semaines avec une femme qui, m’avait-on dit, avait sauvé deux mille enfants juifs du ghetto me retint. Me décommander eût été un affront impardonnable.
Je me suis rendu chez elle à contrecœur. A tort : le destin m’y attendait.
Je grimpai les trois étages d’un escalier branlant pour me retrouver face à une vieille Polonaise au visage bien dessiné, à l’expression juvénile. Elle souriait en plissant les yeux avec la malice d’une fillette. Ses cheveux courts et blancs étaient coiffés comme ceux d’une écolière des années trente. Juste au-dessus du front, une barrette retenait une mèche lissée avec soin. Elle se déplaçait avec précaution à l’aide d’un déambulateur.
Dans un bavardage convenu qui nous permettait de briser la glace d’une rencontre trop formelle, et comme elle s’appelait Maria, je lui confiai que j’écrivais un livre sur Marie, la mère de Jésus.