Elle s’égaya d’un sourire lumineux.
— Vous ne pouviez mieux tomber, me dit-elle. Moi aussi, j’ai eu un fils qui s’appelait Jésus, Yechoua.
Je me raidis. Elle n’accorda aucune attention à mon trouble et se mit à évoquer le ghetto. Quand je lui demandai comment elle avait pu sauver près de deux mille enfants juifs, à ma surprise, elle se mit à pleurer.
— On aurait dû en sauver plus encore. Nous étions jeunes, nous ne savions pas nous y prendre…
Elle porta un minuscule mouchoir de dentelle à sa tempe, ouvrit la bouche, sur le point d’en dire davantage. Elle se ravisa et le silence s’installa entre nous.
Durant les vingt ou trente mois qui venaient de s’écouler, j’avais peu vécu dans le présent. Ainsi que d’une drogue, je m’étais saoulé des visions d’une Galilée imaginaire, aux plaines infinies et aux pentes recouvertes de forêts sombres. J’avais navigué sur les reflets éblouissants du lac de Génézareth, arpenté les chemins de poussière des villages blancs et odorants engloutis depuis des millénaires par le temps et l’Histoire. Et soudain, brouillant tous mes songes, j’avais devant moi une table carrée recouverte d’une nappe de tissu plastifié, entourée de trois chaises aux lames de contreplaqué peintes d’un bleu écaillé par l’usage.
Décontenancé, je m’obligeai à parler, faisant remarquer qu’elle n’avait pas répondu à ma question.
Elle m’observa avec bonté et un léger amusement. Elle n’avait aucune intention de me répondre. Elle me demanda à son tour :
— Savez-vous pourquoi une grande partie de Varsovie est surélevée ? Vous avez certainement remarqué que, pour accéder à la plupart des rues, il faut emprunter quelques marches ?
Je lui répondis d’un signe. Je l’avais remarqué, mais en ignorais la raison.
— Après la guerre, les survivants n’avaient ni l’argent ni le temps de déblayer les ruines des maisons juives. Et pas le temps, non plus, d’en retirer les cadavres des habitants encore enfouis dessous. Des bulldozers ont entassé les gravats, effaçant les ruines des cours, des ruelles, des lavoirs, des puits, des fontaines, des écoles… Ils ont tout nivelé et les maisons des vivants se sont empilées sur les maisons des morts. Quand vous grimpez ces marches, vous posez les pieds sur le plus grand cimetière juif du monde.
Nous nous tûmes à nouveau, échangeant des regards embarrassés. Il arrive toujours un moment où les horreurs commises par les hommes vous laissent sans voix.
Je fixais involontairement le numéro tatoué sur son avant-bras. Elle le remarqua et le couvrit de sa main flétrie.
Deux fenêtres donnaient sur une de ces cours communes si fréquentes à Varsovie avant la guerre. Dans un angle de la pièce, une représentation de la Vierge Marie par Léonard de Vinci ornait une minuscule chapelle blanche en carton-pâte. Entre les deux fenêtres, j’apercevais, sous un verre piqueté, une photo représentant deux hommes côte à côte, l’un jeune, l’autre vieux.
Elle suivit mon regard.
— Mon époux et mon fils, dit-elle en souriant franchement. Puis, comme j’étais fasciné par le visage de son fils, elle ajouta :
— Même sur cette mauvaise photo, ça se voit. En lui, il n’y avait que miséricorde.
Je m’approchai. C’était vrai. Je remarquai ce curieux regard qu’ont les hommes qui savent ce qui les attend. Ses cheveux longs donnaient à son visage un air de fragilité que démentaient ses mains fortes croisées sur son ventre.
A mon côté, la vieille Maria murmura :
— J’adorais ses cheveux. Aussi soyeux que des cheveux de fille. Bien sûr, ils les lui ont coupés. C’est incroyable, n’est-ce pas ? cette obsession qu’ils avaient des cheveux ! Comme les philistins épouvantés par la chevelure de Samson.
Elle secoua la tête, souleva son déambulateur pour en frapper le plancher d’un petit mouvement rageur.
— Cette montagne de cheveux qu’il y avait à l’entrée des camps !
A nouveau, il ne me restait plus qu’à me taire. Je songeais à me lever et à partir. A prendre congé avec des images que je ne connaissais que trop bien.
Sans doute le devina-t-elle. Elle me lança un regard malicieux.
— Avant que vous ne partiez, je veux vous offrir quelque chose.
S’appuyant sur son déambulateur, elle se leva. A petits pas précautionneux, elle s’approcha de l’unique armoire de la pièce. Me tournant le dos, elle fouilla dans un tiroir et en retira une sorte de tube enveloppé dans un vieux journal yiddish. J’étais debout derrière elle, elle se retourna à demi, une main agrippée au support d’aluminium de son déambulateur, l’autre me tendant l’objet.
— Prenez.
— Qu’est-ce que c’est ?
Sous le papier journal déchiré par endroits, je devinais un étui rigide. Je le dégageai. C’était un cylindre de bois très fin recouvert d’un cuir pareil à une peau transparente et que le temps avait assombri, durci comme de la corne. Je n’avais vu ce genre d’objets que derrière les vitrines des musées, mais je pouvais le reconnaître. Il s’agissait d’un de ces tubes avec lesquels, il y a plus de deux mille ans et jusqu’au Moyen Age, on protégeait les écrits de quelque importance, lettres, déclarations officielles et administratives, et même les livres.
— Mais c’est précieux ! m’exclamai-je, ahuri. Je ne peux pas…
Elle balaya ma protestation en fermant les yeux.
— Vous lirez.
— Je ne peux pas emporter une chose aussi précieuse ! Vous devez…
— Tout y est. Vous reconnaîtrez la parole de celle que l’on a pas beaucoup écoutée en son temps.
— Marie ? Miryem de Nazareth ?
— Vous lirez, répéta-t-elle en se dirigeant vers la porte à petites secousses de son déambulateur, me congédiant cette fois sans réplique.
*
* *
Le journal qui protégeait l’étui se défit de lui-même, brûlé par le temps. Il me fallut batailler un peu pour retirer le capuchon. Le bois et le cuir trop sec menaçaient d’éclater sous mes doigts tremblants.
A l’intérieur, je trouvai une bande de parchemin enroulée sur elle-même, mais que l’on avait soigneusement protégée à l’aide d’une feuille de papier cristal.
Le parchemin, déjà effrité sur les bords, collait à la pulpe de mes doigts dès que je le touchais. Je le déroulai sur le lit de l’hôtel, millimètre par millimètre, craignant à chaque instant de le voir se désagréger.
Le parchemin avait été malencontreusement plié. Des fragments de texte s’étaient détachés à l’endroit des pliures. Des taches d’humidité s’étaient mêlées à l’encre d’un brun passé. Par places, elles absorbaient les lignes d’une écriture petite et régulière. A première vue, je crus reconnaître l’alphabet cyrillique. Ce n’était qu’une illusion d’ignorant.
A ma surprise, à mesure que je déroulais le parchemin apparurent des feuillets de papier à petits carreaux. Eux aussi, le temps les avait jaunis, mais ils n’étaient vieux que de quelques décennies. Cette fois, je reconnus aussitôt la langue utilisée : le yiddish.