Je m’assis au bord du lit pour les lire. Dès les premiers paragraphes, mes yeux s’embuèrent, refusèrent d’aller plus loin.
Je me levai pour vider dans un verre les menues bouteilles de vodka du bar de la chambre. Un alcool médiocre qui me brûla la gorge et que je laissai agir jusqu’à ce que mon pouls cesse de battre la chamade.
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27 janvier, l’an 5703 après la création du monde par l’Éternel, béni soit-Il.
« Toi, Toi, saint, dont le trône est entouré des louanges d’Israël, c’est à Toi que se sont confiés nos pères. Ils ont cru en Toi et Tu les as délivrés. Pourquoi pas nous ? Pourquoi pas nous, Seigneur ? »
Je m’appelle Abraham Prochownik. Je vis dans une cave de la rue Kanonia depuis des mois. Il se peut bien que je sois le seul survivant de la famille Prochownik. Grâces en soient rendues à notre voisine Maria.
J’espère que viendra un jour où les chrétiens la béniront comme une sainte. Moi, Juif, je ne peux qu’espérer qu’elle restera dans la mémoire des hommes comme une Juste. Une Juste parmi les nations. Que l’Éternel, Dieu d’amour et de miséricorde, la protège.
Si on retrouve ces feuillets, je veux qu’on le sache : Maria a sauvé des centaines d’enfants juifs. Elle a été déportée par les nazis – que leur nom soit maudit pour l’éternité – comme une Juive, avec son fils Jésus, qu’elle appelait Yechoua, et son époux, le père de son fils. Père et fils ont péri dans les camps. Elle, elle en a réchappé avec l’aide du réseau catholique Zegota.
« Il y eut dix générations d’Adam à Noé, dit le Traité des Pères, pour faire connaître la longue patience de Dieu, alors que toutes les générations s’acharnaient sans discontinuité à Le provoquer, avant qu’il ne les engloutisse sous les flots du Déluge. »
Combien de temps me reste-t-il à vivre ? Seul l’Éternel, Maître de l’univers, le sait.
Seul l’Éternel sait aussi, comme écrit plus haut, s’il reste des Prochownik à part moi. Nous avons été, dans les temps anciens, une famille illustre. Selon la légende que m’ont transmise mon père et mon grand-père, notre ancêtre Abraham (je porte son nom) avait été couronné roi en 936 de notre ère par des tribus slaves païennes qui venaient d’accepter le Christ. La tribu la plus importante était celle des Polanes et notre famille vivait parmi eux depuis plusieurs générations.
Le Seigneur Dieu de la Sagesse inspira sans doute l’esprit d’Abraham, qui refusa l’honneur d’être roi. Il déclara aux Polanes que ce n’était pas à un Juif de régner sur des chrétiens. Ils devaient trouver leur chef parmi les membres de leurs propres familles. Il leur proposa de désigner l’un des paysans qui produisait le plus de blé. L’homme s’appelait Mieszko, issu de la famille des Piast. Les Polanes suivirent son conseil et le paysan devint « Miesko premier ».
La dynastie des Piast fut longue et s’est toujours bien conduite envers les Juifs.
Du moins si on en croit notre légende familiale.
Pour mon grand-père Salomon ; cela ne faisait pas de doute. C’était la vérité vraie. La seule fois où il a levé la main sur moi, c’est le jour où je me suis moqué de lui en prétendant que l’ancêtre Abraham n’avait été qu’un pauvre bottier sans le sou.
Pour grand-père Salomon, la preuve irréfutable de la grandeur passée de notre famille était tout entière contenue dans notre trésor familial : le rouleau qu’Abraham Prochownik aurait reçu des Piast en témoignage de reconnaissance.
Le jour de sa bar-mitsva, chaque garçon, dans notre famille, avait le droit d’ouvrir l’étui, de déployer un peu le rouleau et d’en contempler l’écriture.
Selon grand-père Salomon, ce rouleau, les Piast le reçurent des mains de saint Cyrille en personne au moment de leur conversion. Ce qui y est inscrit n’est qu’une copie. Le rouleau original était rédigé en hébreu et en grec. Mais copie ou original, ils contiennent la même chose : l’évangile de Miryem de Nazareth, Marie, mère de Jésus.
Grand-père Salomon racontait qu’Hélène, la mère de Constantin Ier, l’empereur de Rome devenu chrétien, le rapporta de Jérusalem. Le rouleau d’origine, en papyrus comme cela se faisait à l’époque, la mère de l’empereur affirmait que des femmes chrétiennes le lui donnèrent lorsqu’elle vint à Jérusalem pour édifier l’église du Saint-Sépulcre, à l’emplacement même de la crucifixion de Jésus. C’était en 326 de notre ère.
Quelques siècles plus tard, sous l’empereur byzantin Michel III, le grand évangélisateur Cyrille aurait emporté une copie du rouleau lors de son voyage en Khazarie en compagnie de son frère Méthode, en l’an 861. Il voulait convertir les Juifs khazars au christianisme. Que le rouleau fût le témoignage de la parole d’une mère juive ne pouvait que l’aider dans son entreprise chez les Khazars, espérait-il.
Par bonheur, le Saint, Dieu d’Israël, protégea le roi des Khazars contre la tentation.
Cyrille alors décida de convertir les peuples païens qui se déplaçaient tout autour du Caucase et de la mer Noire. Ce que racontait le rouleau était une preuve de l’existence de Jésus, dont les peuples païens doutaient encore. Cyrille traduisit le texte en plusieurs langues : l’ajar, qui était pratiqué dans les montagnes, le géorgien, avec l’alphabet phénicien, et le slavon.
Mon père, Yakob, fils de Salomon, devint un grand professeur de langues anciennes à cause de cette histoire. Le plus connu et le plus respecté des universités de Vienne, de Moscou, de Budapest et de Varsovie, où il a enseigné. Il y était encore lorsque les Allemands sont entrés en Pologne.
C’est lui qui reconnut la langue du rouleau transmis par notre ancêtre Abraham. C’est de l’ajar. Qu’on ne perde pas son temps à aller chercher une autre langue.
Mon père aurait pu se rendre incroyablement célèbre en faisant connaître ce rouleau. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ?
La seule fois où je lui posai la question, il me répondit qu’il n’avait pas besoin d’être célèbre. Plus tard, il ajouta que ce que contenait le texte pouvait engendrer une dispute inutile. « Il y a bien assez d’affrontements dans ce monde sans en rajouter. Surtout pour nous, en ce moment. » C’était il y a sept ans, alors qu’Hitler ameutait déjà les foules. Mon père a toujours été un homme d’une grande lucidité. C’est pourquoi il n’a pas non plus laissé de traduction du rouleau, alors qu’il est le seul à l’avoir lu parmi nous.
Quant à ce qu’il est advenu du rouleau d’origine, celui rapporté par Hélène de Jérusalem, nul ne le sait. Détruit dans le sac de Byzance, supposait mon père.
Varsovie, 2 février, l’an 5703 après la Création du monde par l’Éternel, béni soit-Il.
L’organisation des combattants juifs nous pousse à la résistance. Maria, que les anges du Ciel la protègent, m’a apporté leur tract en yiddish : « Juifs ! L’occupant accélère notre extermination. N’allez pas passivement à la mort ! Défendez-vous ! Prenez la hache, la barre de fer, le couteau ! Barricadez vos maisons pour sauver vos enfants, mais que les hommes adultes luttent par tous les moyens ! »
Ils ont raison. Il faut se battre. Mais avec quoi ? Nous manquons de tout. Même des haches et des barres de fer dont parle le tract, nous n’en avons plus ! Les munitions et les armes, il ne faut même pas y songer…
De grâce, O Eternel ! fais que nos persécuteurs soient châtiés, que ceux qui nous font périr finissent en enfer ! Amen.
Varsovie, 17 février. L’an 5703 après la Création par l’Éternel, béni soit-Il.
Maria est venue à nouveau, alors qu’il est dangereux et difficile de se déplacer. Elle m’a apporté deux morceaux de sucre, quatre noix et sept pommes de terre qu’elle a trouvés je ne sais comment. Que Dieu Tout-Puissant la bénisse ! Qu’il la garde en Sa protection.