« D’entendre ces paroles, la colère me vient. Je dis : Je suis comme eux. Voilà trente ans que mon fils est né et trente ans que j’attends. J’étais une fille en pleine jeunesse, je suis une femme qui regarde la nuit de son temps. La patience a une fin. Jean le Baptiste s’est moqué de Yechoua et de moi. Zacharias et Elichéba, avant leur mort, m’ont dit : Nous avons cru que ton fils était comme le nôtre, mais non. Je les écoute et je suis humiliée. Je suis dans la honte. Je dis : Que se passe-t-il ? Dieu veut-Il une chose et son contraire ? Dieu me fait-Il mère de Yechoua en vain ? Quand donc fait-Il, par la main de mon fils, le signe qui ouvre le ciel ? Quand donc fait-Il le signe qui abat Antipas et libère Israël ? N’est-ce pas pour cela que nous vivons ? Et n’avons-nous pas assez vécu dans la pureté pour le mériter ?
« A Joseph d’Arimathie et à Barabbas je ne cache rien : Aujourd’hui, je vous le dis, je n’ai plus de patience. Voir ces milliers sur la tombe de Jean le Baptiste ne me réconforte pas. Ce n’est pas une tombe que nous devons célébrer, c’est la lumière de la vie. Et Yechoua est né pour cela.
« Ma colère ne retombe pas avant mon retour à Magdala. Joseph d’Arimathie ne cherche pas à l’apaiser. Il est comme moi, et encore plus avant dans l’âge. Son temps est compté, sa patience plus usée que sa tunique.
« Se passent deux jours. Ma sœur de cœur Mariamne revient de Capharnaüm. Qu’elle s’en souvienne. Elle annonce avec une grande joie : Les nouvelles sont belles. Yechoua a prêché à Capharnaüm. Ceux qui l’écoutaient disaient : Voici Jean le Baptiste ressuscité. La rumeur de sa parole est venue aux oreilles d’un centurion romain. Il est venu l’écouter et on craignait sa présence. Mais Yechoua lui dit : Je sais que ta fille est entre la vie et la mort. Demain, elle sera debout. Le centurion court chez lui. Le lendemain, il revient et s’incline devant Yechoua : Mon nom est Longinius et je dois reconnaître devant tous que tu as dit la vérité. Ma fille est debout.
Mariamne annonce encore : Dans huit jours, il y aura une noce d’importance à Cana, en Galilée. Le père de l’époux est riche et respecté. Il a entendu Yechoua et il l’a invité.
Alors Joseph d’Arimathie me regarde. Je sais qu’il pense comme moi. Je dis : Allons à Cana nous aussi. C’est […][1]
« […] romaine qui se nomme Claudia, femme de Pilatus, gouverneur de Judée. Elle me dit : J’ai entendu la parole de ton fils à Capharnaüm et je suis ici. Je suis fille de Rome, d’une naissance qui me met au-dessus du peuple, mais ne crois pas que cela me rende aveugle et sourde. Ce que fait Antipas dans ce pays, je le sais. Ce qu’y faisait son père, je le sais aussi.
« À ma sœur de cœur Mariamne, Claudia la Romaine dit : L’enseignement de sagesse que tu donnes à Magdala, je l’admire. On raconte que tu es celle qui fait briller la parole de Yechoua chez les femmes. Mariamne lui répond : Viens à Magdala près de moi. Il y aura de la place pour toi, bien que tu sois fille de Rome.
« Ainsi se déroule le repas de noce à Cana. Yechoua dit aux époux : Personne n’allume une lampe pour l’enfouir dans un trou. Le bonheur des épousailles fait du corps la lumière qui repousse toutes les obscurités. La chair des époux rayonne et révèle combien mon Père aime la vie qui est en vous.
« Un disciple de mon fils s’approche de moi. Un homme petit, les joues sèches et le regard sans détour. Il se nomme Jean dans son nom de Rome. Son salut me surprend, tant les disciples de Yechoua n’aiment pas se montrer près de moi. Lui, au contraire, est aimable : Enfin, tu viens écouter la parole de ton fils. Cela fait longtemps que je ne t’ai vue près de lui. Je lui réponds : Comment pourrais-je le suivre quand il me chasse ? Lui qui va en disant qu’il n’a pas de famille, pas même de mère. Jean secoue la tête et m’assure : Non ! Ne t’offusque pas. Ce n’est pas une parole contre toi mais contre ceux qui doutent de Lui. Cela va bientôt changer.
« Le jour est chaud à Cana. Chacun boit pour le plaisir et pour se désaltérer. La fin du repas de noce approche. Il y a du monde en nombre. Certains sont venus de Samarie, de Bethsaïde. Joseph d’Arimathie a près de lui ses meilleurs disciples de Beth Zabdaï. Gueouél, celui qui ne m’aimait pas lorsque j’étais dans leur maison avec Ruth, bénie soit-elle, est présent parmi les autres. Il vient vers moi avec respect : Le temps où j’étais contre toi est révolu. J’étais jeune et ignorant. Aujourd’hui, je sais qui tu es.
« Alors que le soleil est dans sa descente, Barabbas me dit : Tu nous as fait venir ici, mais rien n’est différent de d’habitude. Ton fils parle et les autres ont soif à force de l’écouter.
« À cet instant, Joseph d’Arimathie m’approche : Le vin va manquer. La noce va se gâcher.
« Je comprends ce qu’il veut dire. Je me lève, la peur dans le cœur. Cela se voit sur mon visage. Que ma sœur Mariamne s’en souvienne. Je vais devant mon fils : Ils n’ont plus de vin. Tu dois faire ce qu’on attend de toi. C’est le jour.
« Jean le disciple est près de moi. Yechoua me toise comme une étrangère : Femme, ne te mêle pas de ce que je dois accomplir ou pas. Mon heure n’est pas encore venue.
« Alors moi, sa mère, je dis : Tu te trompes, Yechoua. Le signe est entre tes mains. Tu ne peux le retenir plus longtemps. Nous sommes là qui attendons.
« Il me toise encore. Ce n’est pas le fils qui regarde sa mère. Il se tourne vers ceux des noces, vers Jean son disciple, vers Joseph d’Arimathie et Barabbas. Vers Mariamne aussi, qu’elle s’en souvienne. Il se tait. Alors moi, je demande aux gens qui servent les noces d’approcher : Yechoua va vous parler. Quoi qu’il vous ordonne, faites-le.
« On m’observe avec surprise, sans comprendre. C’est le silence dans les noces. Yechoua enfin commande aux serviteurs : Allez aux jarres prévues pour la purification et remplissez-les. Ils font remarquer : Pour les remplir, Rabbi, nous n’avons que de l’eau et c’est jour de noces. Il répond : Faites ce que je dis. Remplissez les jarres avec de l’eau.
« Une fois les jarres remplies, Yechoua ordonne : Puisez dedans avec un gobelet et portez-le au père de l’époux. Ce qu’ils font. Le père de l’époux s’exclame : C’est du vin ! Voilà du vin qui vient de l’eau. Et le meilleur que j’aie bu de ma vie.
« Tous veulent voir et boire. On leur donne des gobelets et ils s’exclament : C’est le vin du Tout-Puissant ! Il salue nos noces ! Il fait de Yechoua Son fils et Sa parole !
« Ma sœur de cœur Mariamne est en larmes. Elle va baiser les mains de Yechoua, qui la serre contre lui. Elle vient dans mes bras pour rire entre ses larmes, qu’elle s’en souvienne. Joseph d’Arimathie me serre aussi contre lui : C’est le premier signe, Dieu Tout-Puissant, Tu ouvres enfin le ciel ?
« Jean le disciple s’approche de moi : Tu es sa mère, nul ne peut en douter.
« Toute la noce est devant Yechoua, à genoux et buvant le vin. Claudia la Romaine, la femme de Pilatus, est au premier rang, aussi humble qu’une Juive devant l’Éternel.
« Moi, je songe et je tremble. Je prie. Cela a eu lieu. Que le Tout-Puissant me pardonne, je n’avais plus de patience et j’ai bousculé le temps. La parole dans la bouche de mon fils, je l’ai poussée. Mais, Seigneur Éternel, n’est-ce pas pour cela qu’il est né : pour que l’amour des hommes se montre et parle. Dieu du Ciel, protège-le. Suis-le. Étends sur lui Ton souffle.
« Barabbas me dit : Tu avais raison. Il peut bien être notre roi. Cette fois, il me faut bien y croire, ou alors je ne dois plus croire ce que voient mes yeux ! Désormais, Yechoua doit aller sur les chemins et accomplir des signes comme celui-ci. Le peuple d’Israël tout entier viendra à lui.
« C’est ce qu’il fait. Pendant plus d’une année les signes ne manquent pas. Cela en Galilée, puis en Judée. Dans le peuple, on commence à dire : Voilà Yechoua le Nazaréen, il accomplit des signes, il est dans la main de Dieu. C’est pourquoi un jour il vient devant Jérusalem.