« Que Mariamne se souvienne, nous, les femmes, les mercenaires nous maintiennent au loin, la lance basse. Mariamne supplie et se met en colère. En vain. Même Claudia, la femme de Pilatus, ils ne l’écoutent pas.
« Quand le soleil est haut, les curieux viennent en nombre. Certains crient : Est-ce là, sur ta croix, que tu vas remonter le Temple ? D’autres ont pitié et se taisent.
« Arrivent Joseph d’Arimathie et ses disciples de Beth Zabdaï. Ils vont sous la croix et chassent ceux qui crient. Arrive Nicodème sur la chaise que portent ses serviteurs. Le corps suspendu aux liens, Yechoua parle. Les paroles qu’il prononce, nous, les femmes, nous ne pouvons les entendre. Je dis à Mariamne : Regarde, il est vivant. Tant que ses lèvres bougent, je sais qu’il est vivant. Et moi, de le voir ainsi, je suis comme morte.
« Le soleil est de plus en plus haut. La chaleur grandit, l’ombre n’est plus qu’un fil. Arrive le centurion Longinius, celui dont Yechoua a sorti la fille de la maladie, à Capharnaüm. Longinius fait un signe à Claudia. Il ignore Joseph d’Arimathie et Nicodème. Il nous ignore, nous qui sommes tenus à l’écart. Il discute avec les soldats au pied de la croix. Ils rient. Ce rire me transperce. Longinius joue le rôle que lui a assigné Joseph d’Arimathie, mais ce rire, on ne le supporte pas.
« Mariamne ma sœur de cœur s’écrie : Quelle honte ! Ce Romain dont la fille a été sauvée par Yechoua, voilà qu’il se moque. Infamie sur lui ! Les mercenaires la font taire. Qu’elle se souvienne et me pardonne. Moi qui sais, je n’apaise pas sa douleur. Je me tais. C’est le prix à payer pour la vie de mon fils.
« Joseph d’Arimathie montre Yechoua : La soif lui craquelle les lèvres. Nicodème demande : Qu’on le fasse boire. Les disciples de Beth Zabdaï crient : Il faut le désaltérer. Le centurion Longinius dit : C’est bon. Il donne l’ordre aux mercenaires.
« Un soldat va pour tremper un linge dans une jarre. Longinius a prévenu : elles sont remplies de vinaigre. Ainsi, Rome désaltère les condamnés en ajoutant de la souffrance à la souffrance. Longinius arrête la main du mercenaire. Il lui tend une autre jarre, que Nicodème a apportée dans son char sans que quiconque s’en aperçoive. Longinius dit au soldat : Utilise plutôt ce vinaigre-là. Il est plus fort. Il conviendra au roi de Juifs. Il rit quand le soldat trempe le linge.
« Mariamne crie à mon côté. Les mercenaires nous repoussent durement. Je n’ai plus de souffle. Je crains tout. De la pointe de sa lance, le mercenaire fourre le linge dans la bouche de Yechoua. Je sais ce qui doit arriver, pourtant mon cœur cesse de battre.
« La tête de Yechoua bascule sur sa poitrine. Ses yeux sont clos. On peut le croire mort.
« Mariamne tombe sur le sol. Qu’elle me pardonne mon silence. Moi aussi, j’ignore si mon fils est vivant ou mort. J’ignore la volonté du Tout-Puissant.
« Le grand nombre est attiré par nos cris et nos larmes. La foule se presse sous la croix de Yechoua. On entend : Voilà le Nazaréen. Il est mort comme un homme sans forces, celui qui devait être notre Messie. Même les larrons qui l’entourent sont encore en vie.
« La fin du jour approche. Le lendemain est shabbat. Le grand nombre rentre en ville. Le centurion Longinius annonce : Celui-ci est mort, inutile de rester ici. Il s’éloigne sans se retourner. Les mercenaires le suivent.
« Les disciples de Beth Zabdaï font le cercle sous la croix et défendent qu’on l’approche. Les autres se tiennent à distance.
Ils prient en pleurant. Et nous aussi, les femmes, on nous laisse. Je cours pour voir le visage de mon fils. C’est un visage sans vie, brûlé par le soleil.
« Joseph dit à Nicodème : Il est temps. Allons chez Pilatus, vite. Claudia la Romaine dit : Je vous conduis. Mariamne s’étonne à travers ses larmes : Pourquoi aller chez le Romain ? Je réponds : Pour demander le corps de mon fils afin qu’on lui fasse une sépulture digne. À mon visage, Mariamne devine que je suis entre la terreur et la joie. Elle demande : Qu’y a-t-il que l’on me cache ?
« Alors que les murs de Jérusalem sont rouges du crépuscule, Joseph et Nicodème ne sont pas de retour. Arrive une cohorte de mercenaires. L’officier ordonne aux soldats : Achevez les condamnés ! Avec une masse sur un long manche, ils brisent les jambes, les côtes des larrons. Les disciples de Beth Zabdaï se tiennent au pied de la croix de Yechoua, prêts à se battre. Nous sommes glacés de peur.
« L’officier nous regarde. Il regarde mon fils. Il se moque : Celui-là est déjà mort. Inutile de se fatiguer avec les masses. Quand même, par vice et par haine, un soldat pointe sa lance. Le fer entre dans le corps de mon fils. Du sang coule. De l’eau aussi. C’est un bon signe. Je le sais. Joseph d’Arimathie me l’a dit. Yechoua mon bien-aimé ne donne pas signe de vie. L’officier dit au mercenaire : Tu vois, tout à l’heure les oiseaux s’en occuperont.
« Je tombe sur le sol comme si ma conscience m’abandonnait. Mariamne ma sœur de cœur me prend dans ses bras. Elle pleure dans mon cou : Il est mort ! Il est mort ! Comment Dieu peut-U laisser faire une chose pareille ? Qu’elle se souvienne et me pardonne. Je ne lui dis pas ce que je sais. Je ne dis pas : il vit encore. Joseph d’Arimathie l’a endormi avec une drogue pour le faire passer pour mort. Je me tais et je crains.
« Joseph et Nicodème reviennent. Ils montrent une lettre de Pilatus : Le corps de Yechoua est pour nous. Ils voient la plaie : Vite, vite.
« Les disciples de Beth Zabdaï défont les liens et descendent Yechoua de la croix. Je songe à Abdias, mon bien aimé, qui descendit pareillement mon père du champ de douleur, à Tibériade. Je sens son aile, il est avec moi, mon petit époux. Il me rassure.
« Je baise le front de mon fils. Joseph demande de l’aide. On place un emplâtre sur la plaie. On entoure son corps en entier avec des bandes de byssus enduites d’onguents. Dans le char de Nicodème on le transporte à la grotte achetée depuis cinq jours.
« Nous, les femmes, nous restons dehors.
« Joseph d’Arimathie et les disciples de Beth Zabdaï ferment l’entrée de la grotte au moyen d’une grande pierre roulante qu’on appelle un gotal. Avant d’entrer, Joseph m’a laissée voir la fiole. Celle qu’il avait à Beth Zabdaï pour tirer la vieille femme de la mort. Celle qui fit crier la foule et croire au miracle.
« Ceux du sanhédrin viennent et questionnent avant que commence le shabbat. Les disciples, en tunique blanche comme on la porte dans les maisons d’esséniens, les repoussent : Ici, le sanhédrin n’a pas de pouvoir. Ici, on vient pour bénir, non pour maudire. À nous, les femmes, ils demandent de prier et que nos voix s’entendent de loin.
« À la nuit, Joseph est près de nous : Il faut s’éloigner, maintenant. Les disciples gardent la grotte. Allons dans la maison de Nicodème, près de la piscine de Siloë.
« Je suis seule avec Joseph, je lui demande : Il vit ? Je veux le voir. Il me répond : Il vit. Tu ne le verras pas avant que les espions de Pilatus se soient assurés que la grotte est son tombeau.
« Je le vois dans la nuit d’après le shabbat. On entre dans la grotte par une faille dissimulée derrière un arbuste de térébinthe. Mon fils est dans des linges, sur une couche de mousse que l’on a recouverte d’un drap. Il y a du myrte dans l’huile des lampes, pour que ça ne sente pas mauvais. Joseph me dit : Pose la main sur lui. Sous ma paume, je sens battre son cœur. Joseph dit : Si Dieu le veut, ce ne sera pas plus difficile que pour la vieille femme que tu as sauvée à Beth Zabdaï. Et Dieu le veut, car autrement, Il ne l’aurait pas laissé survivre jusqu’ici.
« On le veille trois jours. Après trois jours, il ouvre les yeux. Il me voit. La lumière des lampes n’est pas suffisante pour qu’il me reconnaisse.
« Quand il peut parler, il demande à Joseph : Combien de temps depuis que tu m’as descendu de la croix ? Trois jours. Il sourit, heureux : N’avais-je pas annoncé qu’il me suffirait de trois jours pour redresser le Temple en ruine ?