— C’est aimable à vous de vous faire mon interprète mais je suis assez grand garçon pour m’en charger moi-même… Bien sûr j’accourrais...
— … Sauf si vous étiez en campagne à l’autre bout de la France ! s’écria Marie. On ne peut pas servir deux maîtres à la fois. Si vous choisissez le Roi…
— Madame, madame ! coupa Malleville, prenez garde que vos paroles ne dépassent votre pensée ! Je croyais qu’un brillant retour en grâce vous rangeait à nouveau parmi les fidèles sujettes de Sa Majesté ?
Les poings serrés et les yeux pleins d’éclairs, Marie fit face au gentilhomme :
— Moi ? Sa fidèle sujette après ce qu’il m’a fait ? Ecoutez-moi bien, Malleville ! Si vous choisissez ce camp-là, je ne vous connais plus !
Une colère folle l’envahissait qui lui faisait perdre toute prudence. Elen s’en effraya et voulut dire quelque chose, mais la Duchesse la fit taire d’un geste de la main :
— J’avais mis ma confiance en vous et je m’aperçois que j’avais affaire à un traître !
Gabriel devint blême et serra les dents :
— Jamais je ne vous ai trahie et j’ai conscience d’avoir accompli les missions dont j’étais chargé en ne voyant que votre intérêt… et parce que ce faisant je ne manquais en rien au serment que mon père m’a fait prêter avant que je ne quitte notre manoir : celui de ne jamais tirer l’épée pour une cause contraire aux intérêts du royaume donc à celui du Roi. En servant Monsieur le Connétable qui était l’ami de notre sire je ne reniais pas ma parole. Ni en vous servant…
— Jetais en disgrâce pourtant !
— Certes et il était de mon devoir de vous aider à trouver les moyens de vous en sortir même s’il s’agissait de forcer quelque peu la main de Sa Majesté mais, dès l’instant, Madame la Duchesse de Chevreuse, où vous vous déclarez son ennemie, où vous vous considérez dans un camp hostile, cela je ne peux l’accepter !
— Et qui vous demande d’accepter quand vous n’avez qu’à obéir ? hurla Marie. Vous êtes à mon service…
— … jusqu’aux limites de l’honneur, madame ! Et je ne suis pas un valet ! La colère vous égare, et je ne crois pas que Monseigneur le Duc…
— Ah, ah ! On parle de moi ici !
Et Chevreuse, aimable et souriant comme à son habitude, pénétra de plain-pied dans le débat sans pour autant calmer son épouse qui le prit aussitôt à partie :
— Je vous fais juge, mon ami ! Voici M. de Malleville qui prétend quitter mon service pour entrer aux Mousquetaires de M. de Tréville… Faites-moi la grâce de lui dire ce que vous en pensez puisque, tout justement, il vous invoquait…
Claude prit la main de sa femme, la baisa et la garda dans la sienne pour la tapoter sur le mode apaisant :
— Là, là, ma chère ! Ne montez pas sur vos grands chevaux. Je suis au fait de la question. Bassompierre aussi, d’ailleurs : c’est lui qui a demandé pour Malleville l’entrée chez Tréville…
— Sans m’en parler ? Si je comprends bien c’est un complot !
— Absolument pas ! Bassompierre sait évaluer un homme et il a été frappé par les qualités de celui-ci quand il est venu devant Royan. Nous en avons parlé ensemble. N’importe, ajouta-t-il d’un ton plus sérieux, il appartenait à la maison de votre défunt mari et, sauf à rejoindre à Luynes le jeune duc votre fils, il vaut mieux qu’il aille chez le Roi. C’est à mon sens le plus convenable !
— Convenable ? s’insurgea Marie. Ne suis-je plus maîtresse de ma propre maison ?
— Vous êtes duchesse de Chevreuse à présent et il est préférable pour tous que l’on oublie Mme de Luynes… Félicitations, Malleville !
— Merci, Monseigneur.
Sauf pour les dernières paroles, le ton de Claude s’était fait sévère. C’était tellement inhabituel chez lui que Marie ne trouva rien à répondre. En même temps, elle comprenait que son époux souhaitait effacer peut-être les traces d’un passé contestable… Et cela lui donna à réfléchir. Se pourrait-il que, sa passion assouvie, il en soit déjà à regretter leur mariage ? Un mariage auquel Gabriel avait largement participé. Ce qui expliquerait qu’il n’ait plus envie de voir autour d’elle ce rappel vivant de ses hésitations et de sa déconfiture…
— C’est bon, dit-elle. Allez, monsieur de Malleville, je ne vous retiens plus ! D’ailleurs je ne suis pas certaine d’en avoir encore envie !
C’était une vengeance assez mesquine mais elle lui permit de retenir les larmes qu’elle sentait monter. Elle était tellement habituée à s’appuyer sur Gabriel que sa défection la touchait comme un abandon parce qu’elle le croyait plus solidement attaché à elle. Habituée à asservir les hommes, elle découvrait qu’ils pouvaient s’unir contre elle et lui opposer une barrière qu’elle ne pouvait franchir. Et cette barrière, c’était encore au nom du Roi qu’on la dressait devant elle ! Sa rancune y puisa un surcroît d’aliment…
Il était tard pourtant mais Gabriel mit un point d’honneur à vider les lieux sur-le-champ. La façon dont s’était déroulé le dernier entretien ne lui laissait pas le choix. Il grimpa donc chez lui pour opérer son déménagement qui ne prit guère de temps et remit à un moment plus adapté de consoler Pons, désespéré de devoir abandonner un logis commode et des cuisines qui, en dépit de ses critiques, lui donnaient le plus souvent satisfaction.
— Et où allons-nous comme ça, mon maître ? pleurnicha-t-il.
— Tu le verras bien ! Et cesse de gémir ! Tu montes en grade.
— Ah oui ?
— C’est évident ! Tu servais l’écuyer d’une grande dame et maintenant tu deviens le valet d’un mousquetaire du Roi ! Un corps d’élite commis à la garde de sa personne !
— Il y a les gardes du corps pour ce faire !
— Oui, mais ceux-ci veillent sur lui dans ses palais. Nous autres allons le suivre partout où il l’ordonnera.
— Partout ? Ce qui veut dire à la guerre ?
— Naturellement ! Fini de mener une vie de paresseux ! Nous sommes des hommes, que diable !
Pons hésita un instant avant d’émette un « oui » peu convaincu mais qui fit rire son maître :
— Cela nous fera du bien à tous les deux ! A toi en particulier : tu commences à prendre du ventre !
Quelques soupirs encore et l’on descendit dans la cour pour se rendre aux écuries prendre le cheval qui était le bien propre de Malleville même s’il pouvait emprunter les autres quand il le voulait.
Il le chargea de ses peu encombrantes richesses puis, le prenant par la bride, entreprit de traverser la cour d’où l’approche de la nuit chassait les tailleurs de pierre et les sculpteurs chargés de rénover l’hôtel. Cette entreprise coûtait une fortune mais il était de plus en plus évident que Chevreuse voulait effacer jusqu’au souvenir de feu Luynes !
On s’apprêtait à franchir le portail quand une ombre s’en détacha :
— Un mot s’il vous plaît, chevalier !
— Mademoiselle du Latz ? fit l’interpellé en se découvrant. Vous avez quelque chose à me dire ?
— Oui. Où allez-vous loger désormais ?
— Cela vous intéresse ?
— Personnellement non mais pour le service de Madame, je préfère le savoir.
— Je ne suis plus au service de Madame…
— Sans doute, cependant je refuse de croire que vous lui refuseriez une aide si le besoin s’en faisait sentir.
— Ai-je dit quelque chose de semblable ? Naturellement elle pourrait compter sur moi… sauf si elle se mettait en tête de s’en prendre au Roi… et quelque chose me dit que cela pourrait venir, que vous le savez et que, c’est vous, alors, qui pourriez avoir besoin de secours.