— Qu’il s’en aille, je vous en supplie, ô Notre-Dame-de-Pitié ! Qu’il retourne chez lui ! Je préfère ne plus le voir qu’être contrainte d’assister à ce qui ne manquera pas de se produire…
Perdue dans son angoisse et sans en avoir conscience, elle avait quitté la prière intérieure pour le murmure et ne s’en rendit compte qu’au moment où une main se posa sur son épaule tandis qu’une voix basse chuchotait :
— Que va-t-il donc se produire de si affreux, ma fille, qui vous mette dans cet état ?
La main était ferme, chaude, le timbre doux et compatissant. Levant les yeux Elen vit auprès d’elle une soutane noire surmontée de la tache plus claire d’un visage encadré de cheveux raides et d’une courte barbe en pointe, mais sans en distinguer les traits. Elle se releva pour mieux voir mais à cet instant, l’office s’étant achevé, on éteignit les cierges du chœur et la lumière fut encore plus faible :
— Je ne pensais pas avoir prié si haut, balbutia-t-elle, confuse.
— Ce n’est pas une faute mais la réaction normale de l’âme en peine qui, inconsciemment, élève la voix dans l’attente d’être mieux entendue. C’est pourquoi le prêtre que je suis s’est permis de vous questionner dans l’espoir, peut-être, de vous aider ?
— Je ne pense pas que ce soit possible… à moins de détenir les pouvoirs du Roi…
— Ceux de Dieu ne sont-ils pas plus puissants ? Vous êtes Mlle du Latz, n’est-ce pas, la suivante de Mme de Chevreuse ?
— En effet… et vous-même, mon père ?
— Je viens souvent ici où les bons chanoines m’accueillent en ami et je connais… tout le quartier.
Et comme elle ne répondait pas, partagée entre l’envie de se confier – depuis qu’elle avait vu Henry le soir du ballet royal, sa solitude n’avait fait que grandir ! – et la crainte d’être ridicule, l’inconnu poursuivit :
— Des visiteurs viennent d’arriver chez Monseigneur le Duc. Il était difficile de ne pas les remarquer, leur train encombrait entièrement la rue. De là à conclure que vous souhaiteriez voir repartir l’un d’entre eux il n’y a qu’un pas. Est-ce Mylord Carlisle qui vous occupe ?… Non, ce ne peut être lui ! Par conséquent… Et soudain, comme si l’idée l’en traversait : Voulez-vous que je vous entende en confession ? Ainsi vous pourrez soulager votre âme sans crainte que le secret en soit révélé…
— Je n’aurais pas osé le demander.
— Dans ce cas, venez !
A travers les semi-ténèbres, il la guida vers le plus proche confessionnal, l’y fit agenouiller avant de prendre place lui-même à l’intérieur. Il y faisait tellement sombre que derrière la grille de bois, elle ne distinguait plus rien. Mais l’impression de s’adresser à l’invisible n’en fut que plus forte et la rasséréna. Elle raconta ce qui s’était passé : sa rencontre avec Henry, ses espoirs si vite envolés, sa douleur lorsque enfin elle l’avait reconnu dans l’un des deux ambassadeurs d’Angleterre et surtout le coup de poignard reçu en voyant comment il regardait la Duchesse et comment elle le regardait…
— Je suis persuadée qu’il l’aime déjà et qu’il sera payé de retour. Et moi je vais devoir assister à leurs amours, sans doute même les favoriser. Je ne pourrai pas ! Je ne pourrai jamais ! Demain j’irai demander à un couvent…
— Devenir l’épouse du Seigneur n’est pas un pis-aller ! Quant à ce que vous redoutez cela ne sera et ne se produira certainement pas. Le rang de votre maîtresse, la situation où elle est parvenue dans de telles circonstances l’obligent à la prudence vis-à-vis de son époux… et du Roi ! Et au sujet de Lord Holland : il est marié…
— Comment le savez-vous ? fit-elle, surprise qu’un simple prêtre fût à ce point renseigné.
— Je suis au service d’un haut personnage et au fait de nombre de choses. Rentrez à présent ! Je vais vous donner l’absolution…
Lorsqu’il eut chuchoté sur sa tête courbée les paroles sacramentelles, Elen se sentit mieux :
— Merci, mon père ! J’avais besoin de me confier et vous m’avez entendue. Avec votre permission, je reviendrai vers vous…
— Je ne suis pas là souvent mais si d’aventure, d’autres cas de conscience vous venaient, voyez ici le chanoine Lambert et dites-lui d’en aviser le père Plessis…
Quand elle rentra à l’hôtel, personne ne s’était aperçu de son absence. Le souper battait son plein. Le bruit des conversations et le son des violons sur fond de tintement d’argenterie emplissaient la maison avec le fumet des viandes, mais elle n’avait pas faim et monta se coucher en se contentant de charger une chambrière de l’excuser auprès de Madame. Elle s’était soudain sentie mal…
Elle réussit cependant à dormir quand se fut éteint le brouhaha rituel et jusqu’à ce que Mme de Chevreuse regagne sa chambre et se livre aux mains de ses caméristes pour la déshabiller et la préparer pour la nuit. Elen nota qu’elle semblait bien joyeuse ce soir car, de son lit, elle pouvait l’entendre chantonner. Un flot d’amertume l’envahit : ce soudain besoin d’expansion musicale n’était pas dans les habitudes de Madame. Il fallait qu’elle se sente terriblement heureuse ce soir et, pour la première fois, l’idée vint à Elen qu’elle pourrait se mettre à la détester. Mais subitement les bruits cessèrent, le Duc venait de faire son entrée chez sa femme avec l’intention d’y passer la nuit. Les suivantes se retirèrent, les portes se refermèrent, ainsi sans doute que les rideaux du lit sur l’intimité du couple.
En faisant l’amour cette nuit-là avec Claude, Marie ne participa guère. L’époux avait abusé des vins et liqueurs, il en portait les relents sur lui. Son haleine aurait pu tuer des mouches à dix pas et Marie détestait cela. En temps ordinaire elle pouvait s’en accommoder surtout si elle-même s’était laissée aller à boire un peu plus que de raison mais ce soir, elle n’avait autant dire rien avalé dès qu’elle s’était aperçue que Holland ne prenait que de l’eau. Un besoin forcené de lui plaire en toutes choses s’était emparé d’elle. Au milieu du tintamarre du banquet ce détail les avait en quelque sorte isolés et s’ils n’avaient échangé que peu de paroles leurs yeux se parlaient un langage si enflammé que la jeune femme, parfois, se sentait rougir et détournait son regard. Mais alors il lui semblait sentir une brûlure sur sa gorge, sur ses épaules, comme si le lourd collier d’émeraudes et de diamants qui les couvrait en partie s’était changé en autant de minuscules charbons ardents. Jamais un homme ne lui avait fait comprendre aussi clairement qu’il la désirait. Et tandis qu’elle subissait distraitement l’assaut – rapide à vrai dire ! – de son mari, c’était à l’autre qu’elle pensait en une grisante anticipation. N’était-il pas chez elle pour la durée de son ambassade ? Des semaines, des mois peut-être ? Elle s’en promettait de longs enchantements : rien que la chaleur de ses lèvres sur sa main la faisait défaillir…
Le lendemain cependant elle le vit peu. Chevreuse, complètement dégrisé –, il avait cette qualité que l’ivresse chez lui était sans suite ! – conduisait ses invités chez le Roi d’abord, puis chez la Reine-mère, enfin chez la Reine où Mme de Chevreuse attendait modestement parmi les autres dames. Elle fut heureuse de constater que Holland la cherchait souvent des yeux. Le soir il y eut concert et collation dans une ambiance des plus agréable. Le jour suivant les ambassadeurs furent admis en présence de celle dont ils espéraient faire la fiancée du prince Charles et ils s’en déclarèrent séduits. Très jeune – elle avait à peine quatorze ans –, Henriette-Marie était menue, gardant encore des fragilités d’enfance mais elle était fine, gracieuse, vraiment charmante et les deux Anglais convinrent qu’elle n’aurait aucune peine à faire oublier l’Infante. Le lendemain on chassa en forêt de Rouvres ; il y eut réception dans l’appartement de la Reine-mère avec chanteurs et violons comme c’était la règle chez cette passionnée de musique ; enfin, les distractions officielles ayant pris fin, les visiteurs furent remis à leurs hôtes chargés de les occuper pendant les loisirs entre les discussions qui allaient s’ouvrir avec les représentants du Roi en général et en particulier le cardinal de Richelieu. Et ce ne serait pas une mince affaire. La princesse Henriette-Marie était catholique elle aussi, un peu moins que l’Espagnole peut-être puisque fille d’un homme qui avait beaucoup jonglé avec les religions, mais catholique tout de même, fille d’une femme qui n’entendait pas la plaisanterie à ce sujet.