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Il ne pouvait être question pour elle d’une quelconque abjuration. Si elle devait régner un jour sur l’Angleterre, ce serait avec la bénédiction du Pape. D’autant que, si les protestants de France se tenaient à peu près tranquilles pour le moment, cela pourrait bien ne pas durer.

— Je crains fort que nous ne vous encombrions encore longtemps, déclara Lord Carlisle à Chevreuse au soir de la première discussion… Cela risque de durer.

— Si c’est le cas nous allons essayer de rendre votre séjour le plus agréable possible. Les lettres gracieuses que m’ont adressées Sa Majesté le Roi et le prince Charles n’ont fait que renforcer mon dévouement à votre cause. Ce dernier ne m’écrit-il pas qu’il ne veut tenir sa fiancée que de moi ? Et je mettrai tout en œuvre pour justifier une confiance qui m’honore plus que je ne saurais dire… La Duchesse et moi-même sommes à vous !

Marie se contenta d’approuver d’un sourire, ce qui allait dans le droit fil de ses vœux secrets. Claude était tellement fier du rôle prépondérant que sa parenté avec les Anglais lui offrait dans ce mariage qu’il ne voyait rien d’autre que sa gloire, ce qui le rendait aveugle aux contingences extérieures. Elle le comprit et en fut heureuse, sachant qu’elle ne résisterait pas une éternité à la passion qu’elle sentait couver en elle. Cette passion encore jamais rencontrée et qui, à présent, la dominait de son impérieuse puissance… Jamais elle n’avait eu envie d’un homme comme elle avait envie de celui-ci !

Il y avait bal, ce soir-là à l’hôtel de Chevreuse, et ceux qui comptaient à la cour de France s’y pressaient. Le Roi avait fait une apparition, la Reine-mère aussi accompagnée de son plus jeune fils, Gaston, duc d’Anjou, qui avait ses préférences. Il ne ressemblait en rien à son père : joli garçon si l’on aimait les visages un peu mous, ondoyant, caressant, charmeur lorsque son intérêt était en jeu, il eût fait, selon sa mère, un roi idéal parce qu’il eût assuré la réalité du règne. Jouisseur et cupide, aimant le luxe et le faste, il s’était toujours très bien entendu avec Marie de Chevreuse dont la gaieté et la frivolité s’accordaient avec les siennes. Il lui fit l’honneur de danser à plusieurs reprises avec elle.

Ce fut une soirée mémorable : Chevreuse avait dépensé une fortune et le souper fut somptueux. Tellement qu’au sortir de table un certain nombre d’invités éprouvait quelque peine à marcher droit. Le maître de maison était de ceux-là. Les « Santé ! » qu’il avait portées avec ses amis Bassompierre, Schomberg, Liancourt et Carlisle ne se comptaient plus.

Marie, elle, n’avait rien bu, ayant observé que Holland touchait à peine aux vins. De même il n’avait pas dansé et tant que dura le bal il se contenta du rôle de spectateur, debout dans une embrasure, les bras croisés sur la poitrine, échangeant parfois une parole ou deux avec des invités plus âgés, mais quand Marie évoluait au rythme d’une sarabande, d’une carole, d’une volte de Provence ou d’un passe-pied, il ne la quittait pas des yeux.

Surprise qu’il ne l’invite pas, elle s’en était inquiétée :

— N’aimez-vous pas danser, Mylord ?

— Pas ce soir…

— Pas même avec moi ?

— Surtout avec vous.

— Pourquoi ? demanda-t-elle, froissée…

— Je vous le dirai quand la nuit sera plus avancée. Ici il y a trop de bruit, trop de monde mais si vous voulez me permettre de vous accompagner au jardin tout à l’heure…

— Est-ce donc au jardin que vous préférez danser ? fit-elle, moqueuse.

— Peut-être. La nuit est divine et pour ce que j’attends de vous le parfum des fleurs est un accompagnement plus suave que les relents d’un banquet…

La gorge soudain sèche, Marie sentit un frisson glisser dans son dos. La forme du discours était sans doute poétique mais sous-entendait une réalité brutale. Cet homme était en train de lui dire qu’il la voulait sans même se soucier de ce qu’elle en pensait. Il parlait en maître sûr qu’on ne le refuserait pas et au lieu de se rebeller contre une pareille audace, elle fut heureuse de se sentir prête à toutes les soumissions parce qu’il était celui qu’elle attendait depuis toujours…

— Quand pensez-vous changer d’air ? émit-elle avec un rire qui lui parut sonner horriblement faux.

Imperturbable il répondit :

— Dans une heure. Votre époux n’est pas encore suffisamment ivre…

Elle lui parut interminable, cette heure qu’elle occupa en continuant à jouer son rôle d’hôtesse mais d’une façon machinale. Enfin, elle vit Holland quitter son coin de fenêtre et sortir discrètement de la salle de bal. A cet instant d’ailleurs, Marie donnait des instructions à son majordome pour faire apporter de nouvelles bouteilles et personne ne faisait attention à elle. Alors, ramassant ses jupes de satin azuré, elle s’élança vers le jardin où l’éclairage des plates-bandes commençait à faiblir et, immédiatement, elle vit la haute silhouette de l’Anglais se détachant à peine d’un if taillé et alla vers lui. Mais elle s’aperçut vite qu’ils n’étaient pas seuls et que certains bosquets étaient déjà occupés. Elle voulut le faire remarquer à son compagnon mais il lui fit signe de se taire, prit sa main et l’entraîna en direction d’un petit pavillon dont elle avait demandé la construction afin de pouvoir s’y retirer quand un besoin de solitude lui ferait rechercher le calme odorant d’alentour. Elle voulut résister :

— Prenez garde ! Il doit y avoir quelqu’un là aussi…

— Non. Le pavillon est fermé à clef et j’ai volé cette clef hier au soir…

Un moment plus tard, il refermait sur eux la porte vitrée par laquelle arrivait un peu de lumière et sans dire un mot il la prit dans ses bras, la renversa sur les coussins de velours du lit de repos qu’elle avait fait placer là et se mit à couvrir sa gorge, son cou et ses épaules de baisers furieux. Il s’était laissé tomber sur elle comme un homme mourant de soif se jette sur de l’eau fraîche. En même temps, il ouvrait son corsage, cherchait ses seins qu’il froissa avant de remonter jusqu’à sa bouche dont il s’empara avec la même violence. Jamais Marie n’avait subi pareil traitement. La brutalité des caresses lui arrachait des gémissements mais – chose étrange ! – elle n’avait ni l’envie ni la possibilité de s’en défendre. Il la traitait comme un reître traite une femme après l’assaut d’une ville. Il lui griffa les cuisses en retroussant sa jupe et l’instant suivant il était en elle, lui arrachant cette fois un cri de douleur qu’il étouffa sous ses lèvres… et pourtant ! Quasiment violée, écartelée, Marie sentit monter du fond de son corps une sensation inouïe, telle qu’elle n’en avait jamais ressenti de sa vie et qui la fit se pâmer…