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Le 1er juin au soir, elle avait appelé Mme de Chevreuse dans son cabinet privé et celle-ci, en la rejoignant, vit qu’elle était nerveuse, agitée et qu’elle avait pleuré. Elle voulut la réconforter mais Anne coupa court :

— Vous partez demain et nous avons peu de temps devant nous. Vous savez combien Mylord est désolé de regagner l’Angleterre. Il assure qu’il ne pourra y survivre que si je lui donne un gage de… de…

— De votre amitié ? avança Marie de son air le plus innocent.

— Ne faites pas la sotte ! Vous savez pertinemment ce que j’en pense : si une honnête femme pouvait aimer un autre homme que son mari, il eût été le seul qui pût me plaire…

— Sans doute, je le sais. Mais lui ?

Anne détourna la tête, gênée en dépit de son intimité avec sa « chevrette ».

— Je le lui ai dit hier. Il en a montré une joie inimaginable, jurant même qu’il ne quitterait la France que je ne lui ai donné…

— … un témoignage auquel il pourrait accrocher ses rêves jusqu’à votre prochain revoir ?…

— Je ne crois pas que ce revoir soit si proche. Lui non plus peut-être…

— Pour cela, madame, vous pouvez lui accorder pleine confiance : il remuera ciel et terre et bouleversera s’il le faut la politique des deux royaumes pour avoir le bonheur de baiser vos belles mains…

— C’est ce que je crains. Aussi dans l’espoir de lui apporter quelque apaisement, je me suis résolue à lui donner ce qu’il demande…

— Oh, vous allez le combler de bonheur ! Qu’avez-vous choisi ? Un mouchoir ?

— Non, un mouchoir peut se déchirer, se perdre… Je préfère un objet pouvant convenir aussi bien à un homme qu’à une femme…

Marie observa alors qu’il y avait sur une table voisine l’un des coffres à bijoux de la Reine. Celle-ci y prit un écrin de velours noir dans lequel étaient six ferrets sertis de diamants qu’elle tendit à son amie :

— Tenez, ma chevrette ! Portez-le-lui et dites qu’en échange je le supplie instamment de garder la plus grande prudence quand nous nous rencontrerons au cours du voyage.

— Il va en être si heureux ! Mais… n’est-ce pas le Roi qui jadis vous a donné ces bijoux ? fit Marie qui lorsqu’il s’agissait de joyaux faisait preuve d’une science et d’une mémoire infaillibles.

— Si mais il y a longtemps qu’il ne doit plus guère s’en souvenir. De plus, je possède tant de parures que l’absence de ces ferrets ne se remarquera pas.

Au reçu du présent, « Steenie » fut transporté de joie et Mme de Chevreuse eut toutes les peines du monde à l’empêcher de les faire coudre immédiatement sur l’un de ses habits.

— Si vous ne me promettez de ne les porter qu’une fois revenu en Angleterre, je vous les reprends pour ne vous les rendre qu’en Albion !

— Vous ne serez pas si cruelle ! s’écria-t-il en serrant le coffret contre sa poitrine.

— Oh, que si ! Je ne suis pas seule à connaître les joyaux de la Reine. Ceux-ci seraient vite identifiés… J’ai votre parole ?

— Il le faut bien.

Il avait convenu que le Roi escorterait sa sœur jusqu’à Compiègne mais quand, le lendemain, à cinq heures du soir, Henriette-Marie prit place dans une litière en velours rouge brodé d’or comme les harnachements des deux solides mulets qui la portaient, ce fut Paris qui usant d’un ancien privilège fournit les compagnies d’archers à cheval, les cinq cents bourgeois, montés eux aussi, plus le Prévôt des Marchands, les Echevins et les Quarteniers. En dépit de l’apparat dont on l’entourait, Henriette-Marie était si frêle, si gracieuse et si touchante que plus d’un œil se mouillait en la voyant partir pour un pays dont le peuple pensait volontiers qu’il était habité par des sauvages ayant renié le Christ et sur lequel régnaient des gens dégoulinants de perles et de diamants comme « Bouquinquant » lui-même, qui venait derrière le cortège parisien avec les ambassadeurs et la suite de carrosses et de cavaliers.

A mi-chemin de Saint-Denis, les gens de la capitale se retirèrent pour laisser place à l’escorte royale, Louis XIII monta auprès de sa petite sœur cependant que la déjà fameuse compagnie des Mousquetaires enveloppait l’attelage. Mal remis de sa maladie mais tenant essentiellement à donner cette ultime marque d’affection à Henriette-Marie, Louis XIII était pâle et triste plus qu’à son habitude, mais il faisait d’héroïques efforts pour sourire à celle qui s’en allait et que, peut-être, il ne reverrait plus.

On coucha à Stains, puis le lendemain à Compiègne où, au matin suivant, les chemins se sépareraient, Louis XIII ayant décidé de se rendre à Fontainebleau. Les Chevreuse, assimilés aux ambassadeurs anglais, furent logés au château. Marie s’appuyant sur une grossesse qui non seulement ne se voyait pas mais ne la tourmentait guère se déclara fatiguée et refusa d’assister au souper, préférant aller « respirer » dans les jardins où elle descendit avec Elen. En fait, elle voulait parler à Gabriel de Malleville qui était de garde avec le baron d’Aramits. Elle alla s’asseoir sur un banc en vue des deux hommes et envoya Elen prier son ancien écuyer de venir lui parler un instant. Ce que la jeune fille obtint facilement puisqu’il ne s’agissait que de s’éloigner de quelques pas.

Quand il fut devant elle, il la salua avec le respect dû à son rang sans sonner mot, attendant visiblement qu’elle parlât, ce qui la fit changer d’humeur :

— Eh bien, fit-elle froissée, est-ce là tout ce que vous avez à me dire ?

— Je pensais, Madame la Duchesse, que tout avait été dit entre nous puisque vous m’avez en quelque sorte chassé.

— C’était votre volonté, non ? Mais ce que je veux savoir, aujourd’hui, c’est la raison pour laquelle à la sortie du palais de la Reine-mère vous avez osé me regarder comme vous l’avez fait ? Vous aurais-je par hasard offensé en une quelconque circonstance ?

— Moi ? Non, Madame la Duchesse !

— Mille tonnerres, Malleville, ne me racontez pas d’histoires ! Je vous connais et je n’ai pas envie que nous soyons ennemis. Si vous avez quelque chose à me reprocher dites-le ! Ce soir-là nous ne nous étions pas vus depuis des mois…

— Madame la Duchesse ne m’a pas vu, rectifia Gabriel, mais moi je l’ai vue… et fort bien et à deux reprises à une fenêtre de La Vigne en Fleur alors que sous la treille, je buvais un pot de vin d’Anjou en compagnie d’un camarade…

Marie s’attendait à tout sauf à cela et se sentit pâlir :

— Que faisiez-vous à cet endroit ? L’hôtel des Mousquetaires est de l’autre côté de la Seine et la rue des Nonnains-d’Yerres loin du Louvre.

— J’y ai habité après mon départ de votre demeure et j’y conserve des habitudes. C’est une auberge agréable mais où l’honneur d’une si noble dame ne devrait jamais s’aventurer ! Surtout en si dangereuse compagnie. Je vous offense, sans doute, mais j’ai toujours eu mon franc-parler et vous le savez.

— Que connaissez-vous de la compagnie en question ? demanda Marie, hautaine. Je vous trouve hardi.

— D’oser dénigrer devant vous ce grand seigneur moi qui ne suis qu’un soldat ? Madame, Madame, quand vous trompiez M. de Luynes avec Monseigneur de Chevreuse, je n’y trouvais rien à redire : votre époux d’alors n’aimait que lui-même et menait l’Etat à sa perte. Mais cette fois…