Seuls, les Chevreuse échappaient à cette mauvaise volonté. Au contraire même, ils étaient en cour mieux que jamais. Leur luxe et leur élégance leur valaient la faveur de la jeunesse dorée du royaume et l’on s’arrachait leurs invitations. Claude chassait avec le Roi qui le recevait souvent en son particulier et il s’en montrait ravi, trop heureux d’être ainsi honoré pour se soucier de ce qui se passait au palais. Quant à Marie, plus amoureuse que jamais de Holland avec qui elle affichait sans vergogne sa liaison, elle était devenue l’amie de Buckingham avec qui elle bavardait en tête à tête durant des heures sans se soucier de l’effet déplorable de ces apartés. La Mothe-Houdancourt qui entretenait une correspondance assidue avec son cousin Richelieu l’accusait clairement : « Mme de Chevreuse, écrivait-il, demeure chaque jour cinq ou six heures enfermée avec Buckingham : Holland lui a lâché sa prise ! » Autrement dit lui a passé sa maîtresse.
Or il n’en était rien. Marie aimait trop Henry pour songer seulement à lui donner un coadjuteur. D’autant que le terme de sa grossesse approchait. Mais elle aimait bien « Steenie » et, sans rien remarquer du mal qu’il faisait, cherchait continuellement le moyen de le réconcilier avec Anne d’Autriche. Celle-ci était le seul objet de leurs entretiens : comment rétablir l’état de grâce des beaux jours, obtenir d’Anne qu’elle accepte de correspondre avec Buckingham puis de le revoir. Marie, habituellement peu portée sur l’écriture, noircissait des pages à destination de Paris dont, avec son « cher ami », elle discutait chaque phrase. Un incident les rapprocha encore. Ce soir-là, Buckingham donnait à York House, son palais des bords de la Tamise, une fête en l’honneur de Mme de Chevreuse. Le Roi y vint mais la Reine avait refusé de s’y rendre. Elle n’ignorait plus rien des menées du Duc et, sans accuser Marie d’y avoir part, elle ne voulait pas franchir le seuil d’un homme qui changerait en cauchemar un mariage dont elle avait espéré tant de bonheur.
Marie bien sûr était éblouissante dans ses atours blancs et noirs étincelants de rubis et de diamants en dépit d’une grossesse plus qu’avancée, mais qui, au lieu de l’enlaidir, semblait la rendre plus éclatante encore. L’ampleur de ses robes – à la dernière mode ! – dissimulait son corps, assez peu déformé d’ailleurs, et cernait de mille feux la splendeur de sa gorge découverte aux limites de l’indécence. Son entrain non plus ne souffrait pas. Elle ne manqua aucune danse dont plusieurs avec le maître de maison qui était obligé d’inviter d’autres dames.
Vers une heure du matin, il revenait vers elle pour l’inviter à nouveau quand elle fronça le sourcil et, au lieu de se laisser emmener au centre du salon, elle se déclara fatiguée, demanda cependant à lui dire quelques mots en privé : il l’entraîna sous les ombrages illuminés des jardins mais n’eut pas le temps de s’enquérir de la raison d’un entretien si urgent.
— Avec qui avez-vous dansé, depuis notre dernier branle ?
— Attendez que je me souvienne ? Ma nièce Arundel… Lady Stratford, Lady Montaigu… Pourquoi ?
— Vous portiez les ferrets de diamants que l’on m’avait chargée de vous remettre ?
— Pourquoi dites-vous « portiez » ?
— Parce qu’il vous en manque deux. Tenez, ajouta-t-elle en soulevant les deux bouts de ruban qui les avaient supportés. Voyez vous-même ! Ils ont été bien proprement coupés. Par qui ?
Buckingham se mit à réfléchir tout haut :
— Aucune de ces trois dames n’avait de raison de chercher à me nuire : elles me sont affectueusement attachées. Et puis manier des ciseaux en dansant, au vu et au su de tous, cela me paraît difficile.
— Ne vous êtes-vous pas, à un moment donné, entretenu privément avec la comtesse de Carlisle ?… D’assez près il me semble ?
— Lucy ?… C’est impossible, voyons ! Une des plus hautes dames, fille du duc de Northumberland…
— Peut-être mais elle était votre maîtresse, si j’en crois nos relations, une maîtresse singulièrement jalouse. En outre, par son époux, elle ne doit rien ignorer de vos exploits à Paris et à Amiens et, si elle vous aime, elle doit haïr la Reine !
— Oh, elle sait très bien haïr, mais en l’occurrence que pourrait-elle faire de ces deux ferrets ?
— Innocent que vous êtes ! fit Marie en lui tapotant la joue du bout de son éventail. Mais tout simplement les envoyer au roi Louis… ou même au Cardinal. Hier au soir je l’ai vue en grande conversation avec La Mothe-Houdancourt. Si ces maudits affiquets arrivent sous les yeux du Roi, la Reine est perdue ! Elle sera d’autant plus joyeusement répudiée que l’on en est toujours à attendre un héritier pour le royaume.
— Alors elle n’aura qu’à venir à moi, mes bras lui seront ouverts et ma fortune à ses pieds…
— … en compagnie de votre femme et de vos enfants ? Ma parole, vous rêvez debout, mon ami. Si grand que vous soyez, cela ne saurait suffire à une infante d’Espagne, émit la Duchesse avec dédain.
— Vous avez raison ; je crains qu’il n’y ait d’autre moyen de la conquérir que le fil de l’épée et les canons des vaisseaux qui, un jour prochain, me porteront en France. En attendant… venez avec moi !
Il la prit par le bras pour la conduire jusqu’à son cabinet de travail où il s’assit à sa table pour rédiger une lettre rapide. En même temps, il sonnait, ce qui fit apparaître aussitôt un valet :
— Cette lettre à l’Amirauté, en urgence. Il faut qu’avant une heure des courriers soient partis pour exécuter mes ordres…
L’homme disparut et Marie qui s’était assise dans un fauteuil le suivit des yeux :
— Qu’avez-vous décidé ?
— De fermer tous les ports d’Angleterre. N’oubliez pas que je suis Premier Lord de la Mer. En outre, tous ceux qui voudraient embarquer doivent être fouillés jusqu’à l’os qu’ils soient hommes ou femmes. Enfin…
Un nouveau coup de sonnette amena un autre serviteur qui reçut, lui, l’ordre d’aller chercher le joaillier du duc en le tirant de son lit, au besoin. Ce qui fut réalisé avec une célérité remarquable.
— Ne serait-il pas plus simple, remarqua Marie avec un sourire en coin, de faire appeler Lady Carlisle… et de la fouiller vous-même puisque vous êtes du dernier bien ?
— Elle a quitté le bal à l’instant où je vous amenais ici et si les ferrets doivent aller en France ils sont certainement déjà en route.
Perkins, le joaillier, fit son entrée quelques minutes plus tard avec la mine ensommeillée de quelqu’un qui n’a pas dormi son content, mais il se réveilla complètement en s’entendant commander deux ferrets semblables à ceux qu’on lui montrait, et ce dans des délais si brefs qu’il allait devoir chercher ses outils et s’installer à York House où les pierres nécessaires lui seraient fournies. Le pauvre homme commença par lever les bras au ciel :