Evidemment, aux approches de la naissance, il avait bien fallu adopter un comportement plus sage – encore que !… –, mais Marie savait que Henry lui laisserait juste le temps des relevailles avant de reprendre leurs étreintes et elle avait accepté avec enthousiasme l’idée un peu bizarre tout de même de faire ses couches chez lui. D’autant plus curieux que Lady Holland était allée vivre sa propre grossesse dans leur château du Kent. Et elle anticipait avec des frissons le moment béni où, délivrée d’un fardeau dont il était peut-être responsable, elle pourrait à nouveau lui offrir le corps qu’il aimait tant…
Elen le savait. Ignorant les sentiments de sa suivante pour Holland, Marie n’avait jamais cessé de se confier à elle aussi bien pour les projets qu’elle formait au sujet des futures relations d’Anne d’Autriche avec Buckingham que de cet amour dont, avec une certaine naïveté, elle avouait qu’elle n’en avait jamais connu de semblable. Excellant aux jeux de la coquetterie, elle ne ménageait pas ses sourires à ses nombreux soupirants mais sans y attacher d’autre importance qu’à un bon moyen d’éveiller la jalousie de Henry en minimisant ainsi, aux yeux de son époux, l’importance de sa relation avec lui. Elen en souffrait, et plus encore de sentir une envie amère l’envahir et prendre peu à peu la place de l’ancienne affection éprouvée pour la Duchesse jusqu’à l’entrée dans leur vie commune du trop séduisant Anglais. Aussi craignait-elle de se retrouver entre eux dans une demeure où il était le maître.
Lorsqu’elles arrivèrent chez lui, en fin de journée, la chaleur ne se décidait pas à lâcher prise. Le temps était lourd, orageux, à peine respirable mais le jardin embaumait les roses dont il était couvert et la grande maison élizabéthaine délicieusement fraîche. Marie se sentait lasse pour la première fois peut-être depuis le début de sa grossesse. Elle était pâle et le cerne de ses yeux ne devait rien aux jeux de l’amour. A Holland qui l’accueillait au seuil, elle demanda de se retirer dans sa chambre sans plus attendre. Elle ne descendrait même pas pour souper. Et comme il s’inquiétait, proposant d’appeler un médecin, elle le rassura d’un sourire :
— Ne vous tourmentez pas : cela signifie seulement que mon heure approche. Il était temps que je quitte Londres. On y étouffe et le fleuve charrie des odeurs putrides insupportables. Ici on respire ! ajouta-t-elle en fronçant son joli nez pour mieux aspirer les senteurs des parterres.
Naturellement la plus belle chambre lui était réservée, mais Elen fut agréablement surprise quand la gouvernante de Holland House ouvrit devant elle la porte d’une chambre voisine, plus petite et moins somptueuse mais sans communication directe. En revanche un lit était disposé non loin de celui de Mme de Chevreuse, pour Anna sa première camériste. C’était la garantie pour Elen de préserver un peu son intimité tout en restant cependant proche de sa maîtresse. Elle avait toujours habité jusque-là des pièces donnant directement chez celle-ci : il n’était donc pas possible d’y entrer ou d’en sortir sans qu’elle le sût. Cette fois elle avait l’impression d’être une invitée comme une autre.
Cette sensation de liberté subsistait encore lorsque Marie, mise au lit après une toilette rapide destinée à la rafraîchir, et un souper léger, renvoya ses femmes en disant qu’elle se sentait vraiment très fatiguée et voulait dormir. Elen, qui n’avait pas faim, eut envie de se promener parmi ces parterres de roses au-delà desquels de longues marches douces descendaient vers la Tamise qui, à cet endroit, coulait dans un écrin vert…
A cause des nuages obscurcissant le ciel, la nuit semblait tomber plus vite. L’orage s’annonçait, cependant la jeune fille poursuivit son lent cheminement, heureuse de découvrir en solitaire cet endroit plein de charme qui était la demeure de Henry. Derrière elle le château peu éclairé se faisait discret comme il convenait pour protéger le repos d’une dame. Elle savait que Holland en avait réservé une partie restreinte pour son usage. Appuyée au tronc d’un vieil arbre, elle essaya d’en deviner l’emplacement… Et, soudain, il fut là.
Sorti de nulle part comme dans la vieille rue de la Cité, l’épaisseur de l’herbe, sans doute, avait amorti le bruit de ses pas. Sa haute taille cachait la vue de la maison.
— Le mauvais temps arrive, dit-il. Vous n’en avez pas peur ?
De faibles roulements de tonnerre s’entendaient en effet vers l’ouest.
— Ni de cela ni de la tempête. Dans mon pays de Bretagne, ce sont choses fréquentes. Et puis ce jardin est si beau, je voulais y faire quelques pas. Madame la Duchesse dort, ce qui m’accorde un moment de liberté. J’ai voulu en profiter…
— Prenez mon bras, je vous guiderai. Les trous de taupes ne sont pas rares et donnent des cauchemars à mes jardiniers. Une cheville de femme est fragile…
Elle accepta avec un battement de cœur, retrouvant l’impression de leur première rencontre lorsqu’il l’avait ramenée au Louvre et comme alors, ils marchèrent d’abord en silence. C’eût été comme un rêve si les grondements du ciel ne se fussent rapprochés.
— Je suis heureux que mon jardin vous plaise, murmura Henry. J’avais tellement envie de vous le montrer !
— A moi ?
— A vous. Je vais peut-être vous surprendre mais en invitant Mme de Chevreuse à venir faire ses couches ici, c’était à vous que je pensais. Ce n’est pas elle que je voulais recevoir mais vous. En vérité je n’espérais pas réussir : il faut être Chevreuse pour supporter que sa femme aille accoucher chez son amant à son nez et à sa barbe ! Surtout d’un enfant dont il ne doit plus être absolument certain d’être le père !
— L’est-il ?
— Franchement je n’en sais rien, fit Henry avec un rire désinvolte. Nous verrons bien à qui le baby ressemblera. Mais cessons de parler d’eux, Elen, et ne me gâchez pas ce moment délicieux auquel je ne croyais pas et que je veux savourer minute par minute.
Oh, la divine sensation ! Sous la voix caressante de Henry, Elen sentait son cœur douloureux s’apaiser, s’épanouir comme après une longue sécheresse la fleur qu’une ondée arrose !… Holland s’arrêta soudain sous les arceaux fleuris d’une tonnelle, fit face à la jeune fille qu’il prit par les coudes :