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— Il y a une issue secrète… j’emprunterai ce chemin !… Puis moins bas : Priez Madame la Duchesse de me faire savoir ce que je peux faire pour lui être agréable ! Je suis prêt à exaucer le moindre de ses souhaits…

— Je n’en doute pas, soupira Marie quand Elen fut revenue auprès d’elle. Malheureusement il ne peut rien pour ce que je désire le plus : être débarrassée au plus vite de ce sacré marmot !…

— Oh, Madame ! Votre enfant !…

Préférant ne pas répondre, Marie se contenta de hausser les épaules en fermant les yeux. Ce matin elle se sentait d’humeur à déclarer la guerre au monde entier, furieuse de cette impression – nouvelle pour une femme chez qui grossesse et maternité n’avaient jamais posé le moindre problème ! – d’être prise au piège alors qu’elle aurait dû exulter de bonheur d’être dans cette ravissante demeure pratiquement seule avec Holland. Même l’idée qu’une autre femme, « sa femme », la partageait normalement avec lui ne la troublait pas : elle était de celles pour qui l’amour, souverain maître, balaye tout, remplace tout. Et voilà qu’elle se retrouvait quasiment malade aux approches d’un accouchement, elle dont la facilité à mettre ses enfants au monde faisait rire Charles de Luynes :

— Vous n’y mettez pas plus de façon qu’une poule qui pond son œuf ! Savez-vous à qui vous me faites penser ? A la Jacotte des Muides, à Luynes. Quand son onzième enfant s’est annoncé, elle était en train de cueillir des cerises. Les douleurs l’ayant prise elle est allée se coucher, elle a fait son petit… et le lendemain elle retournait cueillir ses cerises, laissant le marmot à sa fille aînée ! Ce n’est pas le comportement d’une noble dame.

— Vous me préféreriez allant de pâmoisons en vomissements ? Mille tonnerres, monsieur mon époux, je vous fais de beaux enfants ! Cela devrait vous suffire…

Or, cette fois elle se sentait la bouche pâteuse, la tête lourde et en venait à se tourmenter : le bébé à venir serait-il moins beau, moins fort que ses demi-frères et sœurs ?

Sans rien en dire Elen s’inquiétait elle aussi. La compote de la veille était-elle pour quelque chose dans l’état si peu normal de la Duchesse ? Sûre à présent de l’amour de Henry, elle répugnait à acheter son bonheur au prix de la santé de Marie. Et même si elle frissonnait déjà en pensant à la nuit à venir, elle se promit de le supplier de ne pas renouveler l’expérience… Mais elle n’eut pas le temps de lui en parler.

Vers midi, une barge royale rouge et or à tendelet de soie montée par une douzaine de rameurs vint s’amarrer à l’appontement au bas des jardins de Chiswick. Elle amenait la comtesse de Buckingham, mère de George, porteuse d’une invitation pour Mme de Chevreuse : la reine Henriette-Marie, afin d’honorer un couple particulièrement cher, désirait que son « amie » vint accoucher à Hampton Court…

Holland vit arriver la dame sans aucun plaisir. S’il s’entendait bien avec Katherine, la jeune duchesse, il détestait la « chère Maman » de son ami.

La cinquantaine atteinte, l’ex-Marie Beaumont était encore une femme d’une grande beauté – son fils avait de qui tenir ! – mais aussi d’une astuce infernale et d’une ambition démesurée. Après les politesses de la porte, elle écouta à peine les représentations du Comte sur l’état de santé précaire de Marie et lui fit entendre que son avis ne l’intéressait pas, qu’elle devait joindre sur-le-champ la future mère et diriger son transport – un élégant brancard porté par quatre valets la suivait – dans la barge d’abord puis dans l’appartement que l’on apprêtait pour elle.

Le discours qu’elle tint à Marie fut à peu près le même, à cette différence près que sans attendre sa réponse, elle ordonna aux femmes de celle-ci de préparer son départ :

— Il ne saurait en être question, protesta la Duchesse. Veuillez répondre à Sa Majesté la Reine que je suis trop souffrante pour bouger d’ici où je me sens parfaitement bien…

— Vous serez encore mieux à Hampton Court et, au moins, vous serez auprès de votre époux dont nul ne comprend qu’il vous ait autorisée à venir en ce lieu… en l’absence de Lady Holland !

— J’ai peine à croire que Sa Majesté vous ait chargée de me dire cela ! La reine Henriette-Marie qui me connaît depuis longtemps a pour moi trop d’amitié…

— Qui dit autre chose, madame ? J’ajoute que le Roi vous en montre plus encore parce que l’ordre a été donné par lui mais il était plus convenable que l’invitation vînt de son épouse. Et un ordre du Roi ne se discute pas ! Fussiez-vous mourante que je vous sortirais d’ici ! Allons, mesdames, que l’on s’active !

Il fallut bien en passer par là. Tellement furieuse qu’elle en oubliait son malaise, Mme de Chevreuse, suivie de ses femmes et de ses coffres à bagages, fut portée dans la barge avec tout le soin et toutes les précautions voulus, et eut à peine le temps d’adresser un adieu rapide à Henry. Debout sur l’embarcadère, la mine sombre et les bras croisés, il regarda le somptueux bateau décoller du bord et commencer sa remontée du fleuve sous l’impulsion vigoureuse de ses rames dorées…

Assise près d’elle qui gardait à présent un silence de mauvais augure, Elen regarda s’élargir le ruban d’eau qui la séparait de Henry. Pour seul viatique, elle emportait les quatre mots qu’il avait réussi à lui murmurer :

— Je saurai vous retrouver…

Si durant le trajet Mme de Chevreuse n’échangea pas trois paroles avec la « vieille Buckingham », l’accueil dont elle bénéficia en arrivant à Hampton Court la réconcilia avec l’existence. On la reçut comme si elle appartenait à la famille royale. L’appartement qu’on lui destinait était le plus beau après celui de la Reine, donnant sur le bassin et les parterres fleuris de ce palais de briques roses construit au siècle précédent par le cardinal Wolsey, offert par lui à la jalousie de Henry VIII – ce qui ne l’avait pas sauvé – et dont la Barbe Bleue britannique et sa fille, la grande Elizabeth, avaient fait un séjour à la fois fastueux et séduisant… Une armée de servantes, dont trois nourrices, plus le médecin de la Reine prirent soin de l’invitée. Claude, toujours installé à Richmond, vint la voir deux fois mais son écuyer Damloup fit le chemin deux fois par jour pour avoir des nouvelles.

Henriette-Marie retrouva avec Marie le ton joyeux de naguère, ce dont la pauvre petite reine avait certainement plus besoin que celle-ci. Buckingham vint aussi avec des fleurs et des fruits rares et même Mgr de La Mothe-Houdancourt avec de bonnes paroles. Ce qui ne l’avait pas empêché quelques jours plus tôt d’envoyer à Richelieu un courrier venimeux où il stigmatisait la conduite de la Duchesse en général, le séjour chez Holland en particulier, sans se priver pour autant de jeter le ridicule sur le mari dont il déclarait qu’il « servait de fable aux étrangers aussi bien qu’aux Français… »

Enfin, par une belle nuit d’été, Marie donna le jour à une petite fille que l’on baptisa Anne-Marie, dont la Reine fut la marraine, et que sa mère confia aux nourrices retenues pour son service. Elle avait accouché selon son habitude avec une facilité déconcertante et souhaitait pouvoir jouir à son aise des fêtes dont Charles entendait célébrer l’événement. Et surtout, surtout retrouver au plus vite Holland qui s’était montré remarquablement discret depuis son départ de chez lui. Peut-être pour ne pas favoriser le jeu des comparaisons auquel la Cour se livrait depuis la naissance pour savoir si l’enfant ressemblait à Chevreuse ou à lui. Il avait tort de se tracasser : la petite Anne-Marie ne ressemblait à personne sinon, un peu, à sa mère dont elle avait les cheveux.

Marie attendait donc ses relevailles – qui furent bénies par l’un des chapelains de la Reine, La Mothe-Houdancourt étant souffrant – quand, au soir de ce beau jour, Claude entra chez elle l’air mi-figue mi-raisin. Il apportait une nouvelle importante : Louis XIII les rappelait à Paris. Aussitôt Marie s’insurgea :