— Pourquoi tant de hâte ? A-t-il à ce point besoin de vous car je suppose que de moi il ne se soucie guère ?
— Détrompez-vous ! Le message est formel : « Le duc et la duchesse de Chevreuse ! » Si voulez en savoir plus long d’ailleurs, ce n’est pas la première fois que l’on nous réclame, mais le roi Charles s’était alors opposé à notre départ avec une courtoisie assortie d’une grande fermeté : vous étiez beaucoup trop proche de votre terme pour que l’on aventure votre vie et celle de l’enfant sur les chemins de terre et de mer.
— Partir ?… Maintenant ? gémit-elle, prête à pleurer.
Il vint s’asseoir près d’elle et prit sa main dans la sienne. Avec beaucoup de gentillesse :
— Voyons, Marie, vous deviez bien vous douter que ce jour arriverait ! Nous ne sommes pas chez nous et, si je partage votre goût pour ce pays où tout nous a souri, il n’en demeure pas moins que ce n’est pas le nôtre. N’avez-vous pas envie de revoir Dampierre ?
— Dampierre si ! Et d’autres choses et gens avec lui mais ni le Roi ni son Richelieu !
Elle avait craché le nom plus qu’elle ne l’avait prononcé. C’est que le bruit lui était revenu, porté par de bonnes âmes secrètement réjouies de la correspondance échangée par La Mothe-Houdancourt avec son cousin. En réponse à l’évêque accusant Mme de Chevreuse et quelques autres femmes d’être venues en Angleterre moins pour rétablir la religion catholique que pour ouvrir des bordels, le Cardinal aurait écrit : « Quand elle sera de retour, il ne sera plus besoin de faire venir des guilledines d’Angleterre. » Allusion transparente aux femmes recherchées par ceux qui aimaient à courir le guilledou.
Quelqu’un cependant était enchanté du prochain départ de Marie et il vint le lui dire avec maintes effusions : c’était Buckingham. Il avait été merveilleux de pouvoir évoquer avec elle durant des heures le souvenir de sa reine adorée, d’échafauder mille projets pour reprendre les relations si bien commencées et si fâcheusement interrompues, mais tout deviendrait plus facile quand son amie Marie aurait repris sa place auprès d’Anne.
— Je veux la revoir ! expliqua-t-il, et je suis prêt à passer la mer aussi souvent qu’il le faudra, secrètement au besoin…
— Vous secrètement ? Mon pauvre ami, lorsque vous êtes quelque part on ne voit plus que vous tant vous attirez les regards…
— Je saurai me déguiser, faites-moi confiance ! Pour elle je suis prêt aux pires folies.
— Oh, non, je ne vous crois pas ! Même en haillons et le visage noir de suie on vous reconnaîtrait… D’ailleurs vous lui plairiez peut-être moins !
— Alors il faut faire en sorte que je retourne à Paris pour y traiter de nos différends politiques. Il y a là une carte à jouer : nous pouvons peser sur les huguenots français pour les amener à se soumettre en échange de la reprise des hostilités avec l’Espagne !
— C’est votre affaire. Je ne suis pas admise au Conseil, moi ! fit-elle avec irritation.
— Normal ! Au Conseil ne siègent que des hommes…
— Et la Reine-mère ! Pour elle faire la guerre à l’Espagne serait un péché aussi énorme que faire la guerre au Pape !
— Sans doute mais je suis certain que vous êtes de force à gagner ceux qui y siègent.
— Vous oubliez le Roi… et Richelieu ! Le premier me hait et le second m’insulte…
— Parce que vous êtes loin ! Je gage que vous pourriez soumettre ceux-là aussi ! Un évêque est aussi un homme et nulle n’est plus femme que vous ! Ni plus belle ! Pensez-y !… N’importe, je tiens en réserve un moyen de retourner en France… et votre Henriette-Marie m’y aidera !
Holland vint aussi mais au dernier moment. Pendant la durée du séjour de Marie à Hampton Court, il n’y avait pas mis les pieds, sachant que le moindre aparté lui serait impossible. Ce dont la Duchesse avait pensé mourir de rage. Elle avait tant rêvé de leurs retrouvailles ! Or elle repartait sans avoir de lui autre chose qu’un baiser : celui qu’il déposa sur sa main. Sans doute appuya-t-il ses lèvres un peu plus longtemps qu’il n’était permis et ne lâcha-t-il ses doigts qu’en les laissant glisser en une sorte de caresse, mais la cruelle réalité était là : une mer et des lieues de terre allaient s’interposer entre leurs corps qui ne s’étaient pas retrouvés. Sur la barge somptueuse où le couple royal prit place avec ses hôtes français pour les accompagner jusqu’à Gravesend où attendait le Prince, Marie se raidissait pour retenir ses larmes en attribuant à son récent accouchement une faiblesse tellement inhabituelle ! Le chemin était-il si long, après tout, que Henry ne puisse le franchir ? Il viendrait à elle ! Voilà ! Trop d’intérêts communs s’ajoutaient à leur commune passion. Oui mais en attendant, elle avait envie de pleurer…
A quelques pas, Elen éprouvait une tristesse mitigée. En dépit de ce qu’il avait promis, elle n’avait pas revu Holland avant ce matin et, au moment des adieux, il ne lui avait pas même adressé un regard mais en passant près d’elle il avait soudain trébuché et elle avait senti qu’il glissait un billet dans sa main en lui présentant de brèves excuses. Et ce billet qu’elle n’oserait pas lire avant longtemps peut-être atténuait le chagrin du départ.
En dépit de l’apparat déployé, Londres était lugubre ce jour-là. Le temps était gris, triste, brumeux, presque froid. Il n’y avait ni musique ni acclamations mais au long des berges, derrière les pertuisanes des gardes, un peuple dont le silence traduisait l’hostilité. Le fleuve charriait ses habituels effluves de vase, de goudron et de pourriture qu’aggravaient les fumées nauséabondes des bûchers où se consumaient les cadavres des victimes de la peste. Le mal continuait ses ravages et c’était tout juste si l’on n’en rendait pas responsables les maudits Français papistes.
Quand on fut à bord du vaisseau, Chevreuse, un mouchoir généreusement parfumé à l’ambre sous le nez, déclara à sa femme :
— Vous je ne sais pas, mais moi je suis bien aise de rentrer ! La peste est une vraie malédiction et si je la déplore pour nos amis, je ne suis pas mécontent de la laisser derrière nous.
— C’est tout ce que vous inspirent les bienfaits que nous avons reçus ici ? La pâleur de la Reine et sa tristesse vous laissent-elles insensible ?
Pour Henriette-Marie, ce départ qui était presque un exode constituait une nouvelle épreuve. Avec les Chevreuse s’en allait la majeure partie de ceux qui l’avaient amenée en Angleterre, même sa chère Françoise de Saint Georges, sa compagne d’enfance, et elle pressentait que son isolement s’aggraverait dans ce pays huguenot où l’on malmenait ses frères en religion sans qu’elle pût rien faire pour eux, où l’on supportait mal qu’elle prie en latin et entendît la messe chaque jour… où l’insolent Buckingham n’avait pas craint de lui faire comprendre que, si l’envie lui prenait d’aller revoir sa famille, il faudrait que ce soit en sa compagnie…
— N’exagérons pas ! fit rondement Claude. Elle n’a rien à craindre de la peste et je crois qu’au fond son époux a de la tendresse pour elle ! Il me l’assurait hier encore ! Quant à moi, ne me reprochez pas de préférer le beau royaume de France à ce pays déprimant… Il y pleut trop souvent !
Marie se contenta de hausser les épaules. La mine affligée de la petite reine lui avait rappelé les bizarres paroles de Steenie, et elle éprouvait à présent une sorte de remords en la laissant à sa merci. Elle devinait que ce bon moyen dont il avait parlé pourrait bien consister à rendre la vie impossible à Henriette-Marie pour la pousser à prier son époux de lui permettre quelques visites à sa mère et à ses frères, sous sa surveillance ! C’était, à dire vrai, assez misérable…