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— Pourquoi ?

— Parce que tu ne sauras jamais rester à ta place, parce que l’esprit d’intrigue vit en toi animé par un violent désir de domination. Alors écoute bien ceci, Madame la Duchesse ! Prends la mesure de ceux auxquels tu t’attaqueras en te demandant s’ils ont le pouvoir de te briser…

— A moins qu’on ne le leur ôte avant qu’ils s’en servent ! Ne me prends pas pour une oie, Basilio !… Et laisse-moi passer ! Je dois repartir. Tu ne veux toujours pas que je t’installe à Dampierre ? C’est si beau ! Je pense que tu aimerais…

— Et toi, tu n’aimes plus cette maison ?

— Si… mais…

— Mais tu préfères ton nouveau domaine. C’est tout ça, toi ! Tu t’enflammes pour ce qui est nouveau sans cesser pourtant de garder un petit sentiment pour l’ancien. Il ne faudrait pas que tu en uses ainsi avec ton époux. S’il venait à te rejeter…

— Il ne le fera jamais, lança Marie soudain nerveuse. Il tient à moi !

— Le tissu le plus solide peut craquer un jour. Ton duc n’est pas très intelligent mais il est attaché à ses convictions, à ses fidélités. Veille à n’avoir un jour du sang sur les mains. Il ne te le pardonnerait pas…

— Pour le coup tu perds la tête ! L’idée ne me viendrait pas de tuer qui que ce soit ! Sauf peut-être toi si tu continues à jouer les mauvais augures !

Marie aimait bien Fontainebleau. C’était même la résidence royale qu’elle préférait. Antique et solennel, le Louvre avait quelque chose d’étouffant, Saint-Germain ne manquait pas de majesté ni d’une certaine grâce, Compiègne avait grand besoin d’être requinqué tandis que, dans son environnement de forêts, d’étangs, d’eaux vives et de jardins, le château voulu par François Ier, décoré par le Primatice, encore embelli par Henri II et ses successeurs, possédait tout le charme et la gaieté de la Renaissance.

Or, quand elle y arriva, force lui fut de constater qu’en dépit du soleil radieux et de la parure florale, Fontainebleau, s’il n’avait rien perdu de son charme, péchait singulièrement sur le chapitre de la gaieté.

Fidèle à ses habitudes, Louis XIII chasse une partie de la journée, en consacre une autre à s’entretenir avec le Cardinal, voit sa femme le moins qu’il peut – il n’a jamais eu avec elle la moindre explication sur l’affaire d’Amiens – et réserve ses – rares ! – instants de belle humeur à son nouveau favori, le premier depuis la mort de Luynes. Celui-là, François de Barradat, est beau comme une statue, vaniteux comme un paon et d’une intelligence des plus moyenne. Page de la Petite Ecurie au départ, il s’est retrouvé en un rien de temps premier écuyer, premier gentilhomme de la Chambre et capitaine de l’hôtel de Bourbon. Le Roi l’emmène partout avec lui, le traite en camarade – ils sont à peu près du même âge – sans se rendre compte qu’il donne ainsi prise à des suppositions et que Barradat, gonflé de sa nouvelle importance, n’aura jamais assez de réflexion pour ne pas se croire tout permis. En fait, pour le Roi, ce très beau garçon c’est son Buckingham à lui, une sorte de vengeance, et il prend un malin plaisir à l’étaler sous les yeux de l’épouse coupable.

Quand il est arrivé au palais, Chevreuse a reçu de Louis un accueil aimable. On l’a d’autant plus remercié d’avoir mené à bien son ambassade qu’en effet les lettres du souverain anglais ne tarissaient pas d’éloges. En outre Claude, auquel celui-ci voulait remettre l’ordre de la Jarretière, ne l’a accepté qu’après avoir obtenu l’autorisation de son Roi. Cette soumission a plu. Aussi, le duc, devenu en quelque sorte un lien privilégié avec l’Angleterre, se trouve-t-il mieux en cour que jamais.

Pour Marie également, Charles Ier a trempé sa plume dans le dithyrambe : « … c’est ce qui me fait vous prier de me seconder à lui rendre l’honneur et les remerciements que je lui dois pour le grand honneur et félicité que nous avons reçus par elle, laquelle s’en retourne de vers vous capable d’être l’ornement en tous lieux et d’être un très digne gage de nos mutuelles affections. » Sans apporter cependant beaucoup de modifications à la pensée intime de Louis XIII :

— Mon cousin d’Angleterre vous aime fort dirait-on ? a-t-il décoché à Marie d’un ton acide.

— Et j’aime fort le roi Charles ! Il a fait preuve envers moi d’une infinie bonté.

— Oh, je n’en doute pas un instant ! Vous inviter à faire vos couches chez lui !

— Votre Majesté oublie-t-elle que c’était aussi chez la reine Henriette-Marie ?

— Non pas, non pas ! L’endroit dont vous aviez fait choix pour cet événement était sans doute moins glorieux !

— Je n’espérais certes pas une si haute faveur mais dès l’instant où je me trouvais hors de chez moi, une maison amie pouvait en valoir une autre. Le Roi ne sait peut-être pas que la peste sévit à Londres !

— Soyez certaine que je m’en soucie plus que vous ! A ce sujet, la Reine-mère désire vous voir. Elle est comme moi, fort en peine de sa fille !

Avec un vague signe de tête, Louis mit fin à l’entretien en tournant le dos à la jeune femme, soulagée en un sens, et qui se hâta d’aller présenter ses devoirs à Marie de Médicis. Mais là ce fut une autre chanson…

La Florentine était d’une humeur de chien. Elle trouvait son appartement de Fontainebleau mal commode sans oser tout de même réclamer celui qu’elle occupait jadis quand elle était reine en titre. En outre, elle cherchait – ou plutôt « on » cherchait pour elle ! – certaine agrafe qu’elle proclamait plus précieuse que les autres – et Dieu sait si elle en avait ! –, justement parce qu’on ne la retrouvait pas. Aussi, fidèle à son habitude, elle emplissait sa chambre de vociférations, couvrant son monde de malédictions et d’injures dans un vocabulaire emprunté aux portefaix des « lungarni[19] » de Florence enrichi d’emprunts plus récents à ceux du port du Louvre.

Mme de Chevreuse tomba dans ce maelström comme un pavé dans une mare à grenouilles. Les poings sur les hanches, la Reine-mère l’apostropha :

— Maria ! Te voilà revenue !… Tu en as eu assez de faire la putain chez les Anglais au lieu de t’occuper de ma pauvre petite-fille ?

Prise de plein fouet par ce préambule, Marie eut du mal à terminer sa révérence. D’autant plus furieuse qu’elle se sentit rougir :

— Madame ! protesta-t-elle. J’ignorais que Votre Majesté écoutait les ragots de cuisine. Je n’ai jamais…

— N’essaie pas de te défendre, malheureuse, on sait ici ce qu’il en est. Tu as planté des cornes à ce triste imbécile de Chevreuse avec tout ce qui te tombait sous la jupe !

— Rien que ça ? Si Votre Majesté voulait bien se souvenir que j’étais fort enceinte au moment du départ et que, depuis, j’ai donné le jour à une fille ! Je peux lui assurer que j’aurais eu quelque peine à satisfaire tant de gens !

— Et ton Holland ? Et ce rufian de Buckingham à qui le premier tu as cédé ? Vous passiez des heures ensemble ! Pas pour jouer au reversi ! Hein ? Il t’a culbutée comme il a essayé de le faire avec ma belle-fille. On connaît sa manière et tu as dû apprécier puisque tu y es retournée !…

Suivit une pluie de questions salaces sur l’anatomie intime du beau George qui apporta une heureuse diversion dans l’activité de celles qui, à genoux ou plus ou moins pliées en deux, cherchaient fébrilement les diamants de la furie : on se redressa pour en profiter pleinement. Marie, elle, choisit d’abandonner le terrain. Reculant de trois pas, ce qui la mit à l’abri des postillons de l’auguste mégère – elle avait perdu une dent récemment ce qui la faisait chuinter ! –, elle plongea dans une révérence hâtive :