— Je vois que Votre Majesté n’est pas bien. Je reviendrai quand elle aura retrouvé sa sérénité…
— Reste ici ! Je te l’ordonne…
Mais, ramassant ses jupes, Marie avait franchi le seuil du Grand Cabinet afin de sortir le plus vite possible du champ d’action de la voix royale. Elle dégringola l’escalier et ne reprit une allure normale qu’en débouchant dans la Cour Ovale où elle heurta violemment un personnage qui s’apprêtait à monter chez la Reine-mère, manquant tomber, et qu’elle reconnut seulement lorsqu’il la retint. C’était Richelieu.
— Madame la Duchesse de Chevreuse ?… Vous êtes-vous blessée ?
— Non… non, Eminence, je vous remercie, répondit-elle en se dégageant parce qu’il la tenait pratiquement dans ses bras.
— La rencontre m’est heureuse car, sachant votre retour, je désirais avoir un moment d’entretien avec vous.
— Avec moi, Monseigneur ?
— Pourquoi non ? N’accompagniez-vous pas votre époux dans son ambassade extraordinaire à Londres ? Nous en avons parlé, lui et moi, mais une femme ressent les choses différemment… avec plus de finesse. Ainsi il semblerait que la reine Henriette-Marie ne reçoive pas du roi Charles toutes les attentions et toute l’affection qu’elle était en droit d’attendre ? Il semblerait aussi que l’on ne respecte guère, à Londres, les clauses du mariage, et que sans aller jusqu’à empêcher la Reine de prier selon sa foi, on l’isole de plus en plus de ceux qui ont en charge sa conscience…
— Etes-vous bien sûr de la véracité de vos renseignements, Monseigneur ? S’il s’agit de l’évêque de Mende, je les tiens pour sujets à caution… en dehors du fait que lui demeure toujours à Hampton Court. Ce qui lui permet de distiller ses mensonges…
Le visage du Cardinal se ferma mais Marie était lancée. En face de cet homme dont elle n’ignorait plus qu’il la méprisait, elle ne se sentait pas capable de dissimuler. Les lèvres minces du Cardinal laissèrent tomber :
— Mensonges ? Le mot reflète-t-il exactement votre pensée, Duchesse ? M. de La Mothe-Houdan-court n’a jamais eu pour habitude de colporter des ragots. C’est un homme qui sait voir et comprendre. Et j’ai le regret d’y attacher du crédit…
— Même quand il m’insulte ?
— Avant de parler d’insultes, madame, il vaudrait mieux faire en sorte de ne pas les susciter… et vous rappeler que le duc de Chevreuse et vous-même étiez en Angleterre pour veiller sur les premiers moments du jeune ménage royal et aussi à la bonne exécution des clauses du contrat. Or, non seulement vous n’en avez rien fait mais, au lieu de démontrer par l’exemple les hautes vertus du catholicisme…
— C’est vous qui m’insultez à présent, Eminence ! s’écria Marie, pâle de rage. D’ailleurs je n’ignore pas comment vous me traitez dans vos lettres à votre cher cousin. Le bruit en a couru dans Westminster. Quoi que ce soit, le roi Charles, lui, n’en a pas été affecté et puisque vous aimez tant lire des lettres, je vous recommande celle où il assure son cousin français de l’estime et de l’amitié qu’il me porte !
— Je l’ai lue en sachant fort bien qui la lui a inspirée. Depuis la mort du vieux roi Jacques, celui qui règne à Londres n’est pas vraiment Charles Ier mais George Villiers, duc de Buckingham… et votre grand ami, madame !…
— Ici, en tout cas, la couronne est réellement posée sur la tête de notre sire Louis et il n’a fait allusion à rien de ce que vous dites.
— A vous peut-être mais il vous tient responsables, M. de Chevreuse et vous, des maux qu’endure par eux une fille de France. Il se peut que nous renvoyions là-bas votre époux afin d’inciter les Anglais à une plus juste observance d’un traité de mariage… avant que la parole ne soit donnée aux canons !
— La guerre ? s’écria Marie horrifiée. Vous songeriez à la guerre ?
— Ceci, madame, ne vous concerne pas. Et si le duc de Chevreuse doit repartir, ce sera sans vous ! J’ai bien l’honneur de vous saluer, Madame la Duchesse…
Avant que Marie fût revenue de sa surprise, la haute silhouette rouge avait atteint l’escalier menant chez la Reine-mère, laissant dans les oreilles de la jeune femme l’écho de sa voix méprisante, de son verbe tranchant. Cet homme-là était devenu son ennemi déclaré et, malheureusement, sa puissance allait sans cesse grandissant… Marie remit à plus tard d’examiner la question avec l’attention désirable. Il était temps pour elle de voir où en était Anne d’Autriche.
En rejoignant le bel appartement tant regretté par la Reine-mère dont les fenêtres ouvraient sur les eaux du parc, Marie qui, cependant, le connaissait parfaitement, eut l’impression d’arriver dans un pays inconnu. Plus de chevalier de Jars, plus de Putange dans l’antichambre et plus de La Porte – il était entré dans l’armée – voltigeant d’une pièce à l’autre ! On les avait remplacés par des gens qu’elle n’avait jamais vus, pourvus de figures qui n’avaient pas l’air de savoir sourire. Aussi augurait-elle mal de ce qu’elle allait trouver plus loin.
La Reine était dans son Grand Cabinet jouant aux échecs avec une de ses dames. Dans un coin, Doña Estefania brodait, les lunettes sur le nez, dans un autre coin, le bataillon des filles d’honneur bâillait aussi élégamment que possible et dans un troisième, Mme de Lannoy, dame d’honneur, lisait un petit livre relié de cuir bleu et or. L’atmosphère était tranquille, à la limite de l’ennui sans doute car à l’annonce de son amie, Anne se leva brusquement, le visage illuminé de joie :
— Ma chevrette ! Enfin vous voilà ! Je désespérais de vous revoir un jour !
— La Reine me connaît-elle si mal ? Moi vivre en Angleterre où le soleil boude la plupart du temps ! Outre la pluie nous avions la peste ! Joli royaume en vérité et comme l’on peut comprendre ceux de ses habitants qui ne cessent de regarder de ce côté-ci de la Manche.
— C’était si désagréable que cela ? demanda Mme de Lannoy d’un ton acide. Le bruit nous est revenu cependant que la vie n’y manquait pas de charme pour vous. Ce qui n’est pas le cas – hélas ! – de notre princesse Henriette-Marie. Elle est très malheureuse, paraît-il.
— Les bruits auxquels vous faites allusion comportent toujours une part d’exagération, aussi bien en ce qui me concerne qu’en ce qui touche le ménage royal… Le roi Charles a reçu sa jeune épouse avec joie. Les difficultés apparues naissent seulement de la différence de religion et ce sont les politiques qui en sont responsables. Ils se sont peut-être contentés d’assurances insuffisantes !
— Vous voulez dire le Roi et Monsieur le Cardinal ? Vos critiques visent haut !
— A Dieu ne plaise que j’aie cette audace ! Il reste que, pour le mieux-être de Madame Henriette, il serait peut-être salutaire de faire revenir les ambassadeurs anglais afin de préciser certains points. Je vous assure que la bonne volonté ne leur manque pas !
— Les ambassadeurs ? Tout de même pas Buckingham ?
A ce nom Anne d’Autriche s’empourpra et Marie, secrètement ravie de constater son émotion, jugea qu’il était temps d’en finir de cette joute stupide avec cette Lannoy qu’elle jugeait fausse et dissimulée. Une aide lui vint alors d’où elle ne l’attendait pas. La dame qui jouait aux échecs avec la Reine – jolie d’ailleurs ! Vive et brune avec des yeux pétillants de malice – prit la parole :
— Quelle conversation ennuyeuse et qu’avons-nous à faire des traités ? Au lieu d’agresser Mme de Chevreuse sur un sujet qui ne la concerne pas, il serait plus amusant pour la Reine, comme pour nous toutes, de l’écouter nous décrire la cour anglaise, les fêtes du mariage, les modes et ces gens qui composent l’entourage de notre princesse !