Persuadé que c’était Marie, il sentit monter sa colère. Il fallait qu’elle soit vraiment folle pour les mettre aussi délibérément en danger l’un et l’autre !… Or, ce n’était pas elle. La forme blanche qu’il découvrit assise près du feu qu’elle contemplait, les coudes aux genoux et le menton posé sur ses mains, appartenait à Elen.
— Déjà ? fit-elle sans quitter sa pose et sans cesser de regarder les flammes. Je ne vous attendais guère avant une heure ou deux.
— Que faites-vous là ?
— Je viens de vous le dire : j’attendais ! Avez-vous réussi à trouver un endroit à peu près… confortable comme vous dites chez vous ? L’herbe est rare en cette saison et, même sous d’épaisses fourrures, la terre ou le marbre sont durs pour une peau délicate, n’est-il pas vrai ? Vous eussiez été tellement mieux dans les coussins moelleux du pavillon !
— Il rime à quoi ce discours ?
Elle se leva et vint à lui, les paupières baissées mais le sourire aux lèvres.
— A rien d’autre que vous offrir cette nuit que l’arrivée intempestive de la vieille comtesse de Buckingham nous a empêchés de vivre à Chiswick. Souvenez-vous de notre déception à tous deux !
— Je m’en souviens !… Et vous-même, avez-vous oublié ces lettres que je vous avais demandé de me faire tenir par notre ambassade ?
— C’est que je n’avais rien à vous apprendre dont vous n’eussiez eu connaissance par les dépêches régulières ou par ce qu’avait à dire M. Bautru de Serrant…
— Justement ! J’ai su par lui que Mme de Chevreuse était en danger d’exil. Si vous aviez pris la peine d’écrire, je l’aurais su plus tôt et j’aurais pressé les choses. Ne vous ai-je pas dit que je voulais tout savoir de ses actes et si possible de ses pensées !
— Elle, toujours elle ! s’emporta Elen. En vérité j’en viens à me demander si ce n’est pas à cause de ma position auprès d’elle que vous m’avez fait l’amour !
— Ne dites pas de sottises ! Elle est, sur notre échiquier politique, un personnage de première importance ! Un pivot si vous préférez…
— Je m’en aperçois et je regrette, mais soyez certain qu’à l’avenir je vous tiendrai informé de ce que vous souhaitez savoir ! A présent, ajouta-t-elle en s’approchant davantage, ne pouvons-nous laisser cette histoire de côté et parler de nous ? Ce pavillon où vous souhaitiez tant vous rendre, ne pouvons-nous y aller ensemble ?
— Maintenant que sa porte est brisée et que les courants d’air y pénètrent comme chez eux ? Vous voulez rire ?
— Brisée ? La porte ? Mais par qui ?
— Par votre maître qui pensait nous y surprendre, la Duchesse et moi ! J’avoue qu’il s’en est fallu d’un cheveu et pour un peu je remercierais la personne qui a pris la clef ! L’aventure se serait terminée par un duel !
— Alors remerciez-moi ! La voici ! dit Elen en sortant l’objet de sa gorge à demi découverte et en la lui offrant, mais il la refusa d’un geste.
— Ainsi c’est vous qui l’aviez ? Pourquoi l’avoir prise ?
Elen releva la tête dans un joli mouvement de défi :
— Parce que je ne voulais pas qu’elle vous eût la première ! C’était trop injuste alors que nous avons été si brutalement séparés. Je voulais pour ce soir être à vous. Vous l’auriez rejointe demain mais cette nuit, je la voulais pour moi ! Si j’en crois ce que vous me disiez à Chiswick le crime n’est pas bien grand et vous devriez être heureux de cette preuve d’amour…
Elle était très belle à cet instant dans sa robe en soie blanche largement ouverte sur la chemise de nuit transparente et elle s’attendait à ce qu’il la prît dans ses bras. Mais au lieu de cela, il lui tourna le dos.
— Il se trouve que je ne le suis pas ! fit-il sèchement. Vous autres femmes croyez pouvoir régenter un homme dès qu’il vous a murmuré trois mots d’amour…
— Que voulez-vous dire ? murmura-t-elle, choquée.
— Qu’avec moi il faut savoir attendre son tour ! Ce soir, ma chère, c’est d’elle que j’ai envie ! Pas de vous ! Remballez tout cela et allez vous coucher !…
Blessée au plus profond par tant de goujaterie, Elen ramena machinalement les pans de son vêtement sur sa poitrine :
— Et vous disiez que vous m’aimiez ? fit-elle douloureuse.
— L’ai-je dit ? C’est possible. Mais ne me regardez pas de cet air de chien battu ! Je ne suis pas d’humeur ! Quand je le serai, je ne manquerai pas de vous le faire savoir. Bonne nuit, ma chère !
C’était plus qu’elle n’en pouvait supporter. Rapide comme un serpent qui attaque, sa main se leva et s’abattit de toute sa force sur la joue de Holland. La réaction de l’Anglais fut immédiate. Par deux fois, brutalement, il gifla Elen qui vacilla sous les coups. Puis, la prenant aux épaules, il l’expédia dans la galerie extérieure où elle alla s’écrouler contre le socle d’une statue, après quoi il claqua la porte derrière elle…
Plus meurtrie dans son âme que dans son corps, elle se releva avec peine parce qu’en tombant elle s’était fait très mal au genou. Se tenant aux œuvres d’art jalonnant le large couloir qui reliait l’aile réservée aux hôtes de passage au bâtiment principal, elle s’efforçait de rentrer chez la Duchesse quand soudain elle se trouva en face de Chevreuse qui arrivait en sens inverse, habillé cette fois pour sortir : chapeau en tête, manteau à l’épaule. Il l’arrêta au passage :
— Vous ici, mademoiselle du Latz ? Et dans cet appareil ?… Je devrais dire en cet état ?
Elle s’obligea à sourire, chercha une réponse et ne put que bredouiller des mots indistincts. Le Duc haussa des épaules désabusées :
— Vous êtes sa maîtresse, vous aussi ?…
— Monseigneur !…
— Décidément, il est grand temps que je débarrasse ma maison de ce renard voleur de poules !
Et d’un poing vigoureux, il fit retentir le bois sculpté de la porte sous ses coups redoublés.
— Ouvrez, Holland ! C’est le duc de Chevreuse qui vient vous demander raison !
— Monseigneur ! cria Elen épouvantée par ce qui ne pouvait manquer de suivre, songez qu’il est votre hôte !
— Il aurait dû y songer avant moi ! Holland ! Vous ouvrez, oui ou non ?
Aussi vite que le permettait son genou endommagé, la jeune fille fila le long de la galerie. Il fallait prévenir la Duchesse…
CHAPITRE IX
DUEL SUR LE PONT-NEUF
En se précipitant dans la chambre de Marie, Elen pensait la réveiller. Or, elle l’était déjà. Assise sur le bord de son lit, seulement couverte de ses cheveux dénoués, elle fixait ses pieds nus dont elle faisait jouer les orteils dans une attitude d’intense irrésolution. L’entrée tumultueuse de sa suivante ne lui fit même pas lever la tête.
— Madame, cria celle-ci en se jetant à genoux près d’elle, ils vont se battre !
— Qui ?
— Votre époux et Mylord Holland ! Il faut les en empêcher !
Marie haussa les épaules :
— Quand les hommes décident de s’étriper, je ne vois guère que le Diable pour les en empêcher !
Absent jusque-là, son regard bleu se fixa soudain sur la jeune fille et s’agrandit :
— Comment le sais-tu ?
— J’ai vu Monseigneur frapper rudement chez Mylord Holland pour l’appeler au combat.
Toute à son émotion, elle ne s’aperçut de son impair que lorsque Mme de Chevreuse grinça :
— Il fallait que tu sois sur place, alors dis-moi un peu ce que tu y faisais en cette tenue… pour le moins immodeste ? Les seins et les épaules à l’air alors qu’il fait froid ? Tu pensais qu’il allait te réchauffer, n’est-ce pas ?…