D’un geste violent, elle agrippa l’épaisse natte de cheveux noirs posée sur l’épaule de la jeune fille et la tira cruellement :
— Il couche aussi avec toi ? Veux-tu me dire depuis quand ?
— Madame, supplia Elen à qui la douleur mettait les larmes aux yeux, le temps presse ! Ils vont se battre, vous dis-je !
— Eh ! Qu’ils s’entre-tuent si ça les amuse, mais toi tu vas me répondre. Depuis quand ? Allons vite, j’attends ! ajouta-t-elle en tirant plus fort sur les cheveux, tordant le cou d’Elen.
Une fureur primitive la possédait : celle de la femelle frustrée qui se découvre une rivale. En outre, cette révélation suivait de trop près la scène que lui avait infligée son époux quand tout à l’heure il avait fait irruption dans sa chambre alors qu’elle feignait de dormir. Il avait d’abord empoigné son manteau qu’il avait reniflé à la manière d’un chien de chasse, puis ses mules abandonnées sur le tapis, la chemise qu’elle n’avait pas trouvée et enfin, empoignant les couvertures, il les avait rejetées au pied du lit, découvrant son corps nu pelotonné sur lui-même et surtout ses pieds glacés qui avaient laissé sur le drap un peu de sable et quelques gouttes de sang. Croyant qu’il allait la frapper, elle avait levé les bras pour protéger sa tête mais il s’était contenté de la prendre aux poignets pour l’envoyer sur le tapis en la couvrant d’injures, la traitant de putain, de femelle en chaleur, de gibier de bourdeau. Puis il l’avait laissée là en lui promettant de lui faire regretter le temps qu’il lui permettrait de vivre encore…
Elle s’était remise sur son lit à l’endroit où Elen l’avait trouvée, accablée sous ce coup du sort. Maintenant cette fille allait payer pour ce qu’elle venait d’endurer :
— Tu parles ?
— Oui… Ne tirez plus, par pitié !… C’est arrivé une fois… une seule fois, je le jure !
— Où ? Quand ?
— A Chiswick… Vous étiez souffrante… et il y a eu un orage !
— Toutes circonstances propices à un rapprochement ! conclut Marie en lâchant sa prise sans qu’Elen quitte sa pose agenouillée.
La colère de sa maîtresse s’apaisait, faisant place à la réflexion. Marie n’était ni vaine ni sotte et connaissait trop bien les hommes pour en supposer un seul capable de fidélité absolue, quelle que soit la passion qui l’habite. Fou d’Anne d’Autriche, Buckingham avait d’autres maîtresses et Holland, marié et exact dans ses devoirs conjugaux à ce que l’on disait, ne manquait pas non plus de prétendantes…
— Incroyables ! reprit-elle avec un petit rire. Les hommes sont incroyables ! Ils brûlent d’amour et si vous n’êtes pas là pour éteindre l’incendie, ils ne voient aucun inconvénient à demander ce service à quelqu’un d’autre ! Une seule fois dis-tu ?
— Oui, je le jure !
— Mais ce soir tu espérais recommencer ?
Et comme la jeune fille baissait la tête sans répondre, Marie posa une dernière question :
— Tu l’aimes ?
Sans attendre la réponse, elle eut un mouvement d’indifférence :
— Naturellement tu l’aimes ! Une fille comme toi ne se donne pas sans amour. Et ce soir ? Il ne s’est rien passé entre vous ? Etrange ! Tu es pourtant appétissante…
— Non, il ne s’est rien passé, lâcha Elen avec rage. Il a été… abominable ! Il m’a dit qu’il avait envie de vous, pas de moi !
— Eh bien, il est franc au moins ! fit Marie, enchantée au fond de ce qu’elle entendait. Ensuite ?
— Il m’a mise à la porte et Monseigneur est arrivé…
— Mille tonnerres ! C’est vrai ! Tu viens de parler d’une provocation ?… Ils ne vont quand même pas se battre ici !
Du bruit dans la cour d’honneur précipita Marie à sa fenêtre. Le portail était en train de s’ouvrir pour laisser le passage à une troupe de cavaliers. Elle reconnut son mari flanqué de ses écuyers La Ferrière et Loyancourt. Elle aperçut aussi Holland, Carleton et un seigneur anglais dont elle avait oublié le nom, qui leur servait de secrétaire. En un éclair, elle saisit les conséquences de cette folie. Non seulement le Roi interdisait les duels qui ne cessaient d’opérer des coupes sombres dans sa noblesse, mais si Claude tuait un envoyé du roi d’Angleterre qui, en outre, logeait chez lui – ce qui signifiait qu’il assurait sa sécurité –, il aurait à en répondre sur sa tête. Et la suite n’était pas difficile à deviner : Claude exécuté, elle-même, cause du drame, serait reléguée dans quelque couvent lointain avec interdiction formelle d’approcher seulement de Paris. Louis XIII ne laisserait pas passer une aussi belle occasion de se débarrasser d’elle…
— Vite ! Donne-moi de quoi m’habiller – un costume de chasse ! Et descends dire que l’on selle ma jument ! Ah !… Et tâche de savoir où ils vont !
Quand la jeune fille revint, Marie était prête : jupe longue et ample portée sans jupons[21], casaquin étroit à manches fermé au cou par un col de dentelle rabattu, bottes courtes. Elevée à la campagne par un père qui s’en souciait fort peu et avec un frère dont elle partageait souvent la vie, elle savait depuis longtemps s’habiller seule et vite !
— Alors ? où sont-ils ?
— Si Peran ne se trompe pas, sur le Pont-Neuf !
— En vue du Louvre ? Quelle brillante idée !
— Les grilles de la place Royale sont fermées la nuit !
— Très juste !… Qu’est-ce que Peran fait dans la cour ?
— Il vous attend !… Il ne veut pas que vous sortiez seule !
En dépit de son angoisse, Marie eut un sourire. Cela ressemblait bien à sa tête de mule ! Toujours prête à se mettre entre elle et un quelconque danger, même illusoire.
Quand elle le rejoignit, il se contenta, sans un mot, de présenter ses mains nouées à la pointe de sa botte pour l’enlever en selle, puis il enfourcha un cheval et tous deux plongèrent dans l’obscurité du quai du Louvre d’où l’on pouvait apercevoir les points lumineux des lanternes marquant les entrées sur le pont.
Chemin faisant, Marie essayait de trouver quelque chose pour éviter ce qui menaçait d’être un bain de sang. Il était d’usage, en effet, que les témoins d’un duel s’affrontent eux aussi. C’était normal pour les gentilshommes de Chevreuse mais ce ne l’était peut-être pas pour les Anglais. De toute façon, elle imaginait mal le paisible et courtois Lord Carleton soudain mué en fauve se jetant sur des gens avec lesquels il trinquait il y avait à peine trois heures, et Marie comptait un peu sur sa sagesse pour l’aider dans sa tâche d’apaisement… des esprits et le sauvetage de ce qui pouvait l’être… L’idée que Holland risquait d’être blessé ou même tué la bouleversait. En dépit de son âge, Claude était un bretteur de première force.
Elle comprenait mal pourquoi son époux, au lieu de chercher un endroit discret pour son règlement de comptes, avait opté pour le Pont-Neuf qui, de tout Paris, était sans doute la voie la plus importante de passage, et comme il lui arrivait souvent elle formula sa pensée à haute voix. Peran qui la précédait l’entendit et répondit sans se retourner :
— Ce n’est pas si bête ! Le pont appartient la nuit à deux confréries de brigands, les Frères de la Samaritaine et les Chevaliers de la Courte Epée, qui se détestent et se disputent les passants imprudents qui osent s’aventurer sans escorte sur leur territoire. Les gens du Prévôt qui les redoutent ne s’en mêlent guère. Une bagarre de plus n’attirera l’attention de personne.