— Un duel ne ressemble pas à une bagarre. A moins que les tenants de chaque camp ne s’affrontent…
— Non. Ils ne seront que deux à se battre… Les autres n’en découdront que contre les truands du pont s’il leur prenait fantaisie d’intervenir…
C’était encore pire mais on arrivait. Les lanternes étaient éteintes à présent. Cependant, accoutumés à l’obscurité, les yeux de Marie distinguèrent des chevaux groupés à l’entrée du pont sous la garde de valets puis, plus loin, des silhouettes qui s’agitaient. Peran avait raison : en dépit de l’heure plus que tardive, il y avait du monde. Un dicton populaire n’assurait-il pas qu’on était toujours sûr d’y rencontrer « un moine, un cheval blanc et une putain… » ? Cependant les éventaires des petits marchands n’étaient pas installés, des ombres se levaient rapidement, mises en fuite par la torche et l’épieu de Peran quand les deux cavaliers empruntèrent la large voie bordée de trottoirs hauts de quatre marches qui mettaient les piétons à l’abri de la circulation. L’une d’elles osa s’approcher pour réclamer une aumône…
— Dis-nous d’abord si tu as vu passer une troupe de seigneurs ? coupa la Duchesse…
— Oui. Ils sont là-bas entre la pompe de la Samaritaine et la statue du bon roi Henri que Dieu veuille mettre en son paradis !
Une pièce passa de la main gantée de Marie à celle de l’homme. En même temps elle poussait sa jument parce qu’elle venait d’apercevoir l’éclair d’une lame dans la faible lumière d’une lanterne sourde. Ils étaient bien là, face à face, le pourpoint mis à bas et l’épée à la main, ferraillant avec une ardeur farouche. Du haut de sa monture elle cria :
— Arrêtez ! Pour l’amour de Dieu et de sa Très Sainte Mère !… Arrêtez !
Son cri les immobilisa un instant. Alors sautant à terre, elle voulut courir vers eux quand un bras lui barra le passage, lui coupant le souffle.
— Restez tranquille, madame ! Ceci ne vous regarde pas ! C’est affaire à eux !
Elle reconnut Dudley Carleton et tenta de le repousser :
— Je veux passer ! Cela me regarde plus que vous !
— Si vous voulez dire que vous avez fait ce qu’il fallait pour en arriver à cette extrémité, je suis d’accord ! A présent laissez votre époux laver son honneur… s’il le peut ! Holland ne lui fera pas de quartier et, avec un peu de chance, vous serez bientôt veuve…
Il ricanait, son vernis d’intellectuel policé effacé par le spectacle sauvage de ces deux hommes décidés à s’entre-tuer. Une estafilade marquait déjà la joue de Holland tant son adversaire se battait avec fureur. Hors d’elle, Marie frappa la figure hilare qui la défiait. L’Anglais recula sous le coup et elle en profitait pour reprendre son élan vers les duellistes au risque d’être transpercée quand une voix tonna :
— L’épée au fourreau, messieurs ! Le Prévôt arrive !
L’effet fut instantané : les combattants abaissèrent leurs armes pour se tourner vers celui qui s’était fait entendre et qui les rejoignait dans l’étroit cercle lumineux diffusé par la lanterne, imposant entre eux sa longue silhouette et l’épée qu’il tenait à la main. C’était Gabriel, aussi calme et froid que les deux autres étaient agités. Chevreuse le reconnut et grogna :
— Malleville ? Que chantez-vous là ? Le Prévôt ? Qu’est-ce que Séguier pourrait faire sur le Pont-Neuf à trois heures du matin ?
— Aussi n’y est-il pas et je lui demande grandement pardon de m’être servi de son nom pour arrêter ceci.
— Vous faites la police à présent ? Je vous croyais mousquetaire ?
— Mais je le suis toujours, seulement nous ne portons la casaque qu’en service et pas pour une petite fête entre amis dans un cabaret de la place Dauphine… Par grâce, Monseigneur, renoncez : c’est folie !
— A aucun prix ! Otez-vous de là !
Le duc se remettait déjà en garde. Gabriel alors lui fit face, tournant le dos à Holland qui ne disait rien, et attendait, la pointe de son épée sur le sol.
— En ce cas, tuez-moi d’abord ! Ce sera moins grave que d’avoir combattu un ambassadeur du roi d’Angleterre, vous un prince que notre sire Louis honore de son amitié, et cela au pied de la statue de son père !
— Le roi Henri autorisait le duel s’il s’agissait de laver son honneur !
— … dans le sang, je sais et je ne serais pas le dernier, le cas échéant, à demander réparation par les armes mais je suis mince personnage. La mort de l’un de vous aurait de trop graves conséquences ! Songez qu’une guerre pourrait suivre ! Vous avez blessé votre adversaire. Son sang a coulé : contentez-vous-en ! Je vous en supplie… au nom du Roi !
Un lourd silence suivit. Chevreuse réfléchissait et tous retenaient leur souffle, surtout Marie dont le cœur était serré au point de lui faire mal. Comprenant que sa présence risquait de compliquer la tâche de son ancien écuyer, elle avait reculé de quelques pas. L’instant qui s’écoula lui parut durer une éternité. Enfin, elle vit son époux relever la tête et hausser les épaules :
— Vous avez raison ! Ce maraudeur et ce qu’il m’a pris ne valent pas une guerre !
Calmement, il remit son pourpoint, son chapeau, et se tourna vers Dudley Carleton qui s’approchait de lui sans se soucier de Holland qui, lui, semblait changé en statue :
— Vous êtes mon hôte, Mylord Carleton, et je ne saurais l’oublier. Ma demeure reste vôtre tant qu’il vous plaira d’en user. Quant à votre… compagnon, son rang d’ambassadeur m’interdit de le chasser mais c’est à votre vigilance que je le remets jusqu’à ce que, dès demain, lui soit trouvé un logis digne de ce qu’il représente…
Marie n’entendit pas la suite du discours. Peran venait de la tirer par la manche :
— Vite, madame ! Il faut rentrer avant Monseigneur !
– Tu as raison…
Elle se laissa emmener. En dépit de son cri, les autres n’avaient pas eu l’air de s’apercevoir de sa présence. Elle aurait voulu parler à Malleville mais il se trouvait toujours à la même place, remettait sa lame au fourreau… C’était fini. Il n’y avait plus rien à craindre. Le duc et les siens rejoignaient leurs chevaux suivis à courte distance par les Anglais.
Dans son cabinet, Marie retrouva Elen. A présent habillée décemment, la jeune fille priait à genoux devant une statuette d’ivoire et d’or de la Vierge Marie placée dans la niche d’un précieux cabinet florentin, don de la Reine-mère. Elle se releva en hâte à l’entrée de la Duchesse qu’elle interrogea du regard, n’osant formuler sa question. Marie leva les épaules :
— Tu peux dès maintenant rendre grâces : les deux sont vivants. Quelqu’un s’est mis à la traverse du combat…
— Qui donc ?
— Malleville ! Dieu sait pourquoi…
— Personne n’est blessé ?
— Holland, au visage ! Une balafre qui ne le rendra que plus intéressant auprès des bécasses de ton genre ! ajouta-t-elle avec agacement… Et ne reste pas plantée là ! Va me chercher quelque chose à manger ! Je meurs de faim !
Trop heureuse de recevoir un ordre alors qu’elle s’attendait à être chassée, Elen, au lieu d’appeler un valet, descendit elle-même aux cuisines où l’on était en train de ranimer les feux. Elle remonta peu après avec du pain, du miel et quelques tranches de pâté devant lesquels Marie s’attabla avec l’appétit qu’aucun souci ne parvenait à lui ôter. Ce n’était pourtant pas ce qui lui manquait en cette fin de nuit où l’époux, accommodant et légèrement borné qu’elle pensait si bien mener, venait de se muer en un jaloux soufflant le feu et la fureur. Devant les menaces dont il l’avait accablée tout à l’heure, elle avait pensé un moment fuir à Lésigny mais plus que le sien propre lui tenait à cœur le sort de son amant. Et aussi le besoin de s’éloigner le moins possible de lui tant qu’il était en France…