Elle achevait son repas quand Claude entra et elle fut surprise du changement qui s’était opéré en lui. Jamais elle ne lui avait connu ce visage grave, cette allure pesante, ces yeux marqués de rides et ce pli soucieux qui les séparait…
Après avoir demandé courtoisement à Elen de se retirer, il tira un siège près de la table devant laquelle Marie s’était figée et s’y assit :
— Je suis venu vous dire ma volonté, madame… et aussi mes regrets. Sous le coup d’une colère dont je n’étais plus maître, je vous ai traitée d’une façon indigne…
— N’en parlons plus s’il vous plaît…
— … sinon de vous car vous la méritiez amplement mais de moi ! Encore me suis-je maîtrisé et je remercie Dieu de m’avoir gardé de faire couler votre sang parce que à un moment j’ai songé à vous tuer ! Vous êtes toujours bien vivante à ce que je vois et c’est très bien ainsi, mais votre amant l’est aussi et je le déplore même si je conviens que c’eût été folie que le tuer publiquement !
— Voulez-vous dire que…, émit Marie, reprise par l’angoisse.
— Je ne veux rien dire. Je ne suis pas un assassin et je n’entretiens pas de sbires. Par égards pour Lord Carleton et pour la mission dont il est revêtu je ne chasserai pas cet homme de chez moi où je resterai de même. C’est vous qui allez partir…
— Vous me chassez ?
— Laissez ce goût que vous avez pour les grands mots ! Je suis un être simple, moi… Vous chasser causerait un scandale qui éclabousserait les vôtres – votre frère Guéménée en particulier –, provoquerait une colère qui me ferait sans doute tirer l’épée une fois encore, mais contre quelqu’un que j’estime. J’ai seulement décidé de vous éloigner jusqu’à ce que les voyageurs anglais repartent pour Londres…
— Lorsque vous êtes entré, je songeais à Lésigny.
— C’est trop près… et vous y êtes trop chez vous ! Je préfère Dampierre. Vous pourrez au moins y jouer avec vos enfants ! (La petite Anne-Marie y avait en effet rejoint les jeunes Luynes.) Vous retrouverez peut-être auprès d’eux une plus juste conscience de vos devoirs !
La jeune femme retint une riposte acerbe qui eût été malvenue puisque dans sa générosité, Claude avait réuni dans son domaine les enfants Luynes à sa fille Anne-Marie, partant du principe que s’ils se prenaient d’affection les uns pour les autres, ce n’en serait que meilleur pour leur avenir. Il faisait preuve en cela d’une véritable largeur d’esprit parce que finalement il n’était pas vraiment certain que la fillette soit de lui. Marie non plus d’ailleurs. Elle se contenta donc de s’incliner et ce ne fut que quand il lui eut signifié qu’elle partait le matin même avec Elen du Latz et ses autres femmes qu’elle demanda :
— Pourquoi, cette nuit, avez-vous pris feu au point de vouloir égorger Holland ?
— Alors que, depuis notre séjour en Angleterre, je savais à quoi m’en tenir au point de vous avoir laissée vous installer chez lui ?
— Je n’y suis pas restée fort longtemps…
— Ce n’était pas mon fait mais celui du roi Charles, mon cousin. L’amitié dont il m’honore est réelle. Partant de là elle m’est précieuse. C’est lui qui vous a appelée à Hampton Court et c’est à cause de lui que je n’ai pas provoqué votre amant. Il est de ses amis et pour rien au monde je n’aurais voulu lui causer la moindre peine. Et puis vous avez accouché et on nous a rappelés. Je pensais que ce chapitre de votre vie amoureuse était clos… Or Holland est revenu. La suite vous la connaissez ! Je vous ai surveillée et si je ne vous ai pas prise sur le fait c’était parce que… quelqu’un s’était emparé de la clef du pavillon. Si vous savez qui, vous pouvez l’en remercier : ma colère ne vous aurait pas épargnés. J’étais décidé à vous tuer tous les deux ! Après quoi j’en aurais moi-même averti le Roi…
— Vous comptiez sur l’aversion que je lui inspire pour vous éviter l’échafaud ?
— Certainement pas ! A ce jour j’ai vécu de nombreuses années et je ne crains pas la mort, vous le savez pertinemment. Je reconnais volontiers d’ailleurs que vouloir embrocher ce bellâtre n’était pas une bonne idée, mais j’étais fou de rage à la pensée que vous osiez l’un et l’autre souiller ma demeure…
— N’oubliez-vous pas un peu vite qu’elle était mienne avant notre mariage ?
— Voilà un argument de chicanière ! fit Claude avec dédain. Que vous le vouliez ou non, elle porte mon nom, tout comme vous. J’entends qu’au moins l’une des deux me reste fidèle.
— Et l’escarmouche de cette nuit vous a rendu la paix de l’âme ? osa Marie, narquoise.
— Oui. Parce qu’elle m’a fait comprendre que je ne vous aimais plus !
— Vous m’aimiez donc ? Ce n’était pas le cas lorsque je vous ai quasiment obligé à m’épouser !
— J’étais partagé entre mon amour et ma loyauté au Roi. Le désir que j’avais de vous a été le plus fort. Mais je vous adorais, Marie, et c’est sans doute là qu’il faut chercher la raison de ce que l’on a nommé mon aveuglement, voire ma complaisance. J’avais peur de vous perdre, j’imagine…
— Et vous n’éprouvez plus cette peur ? Je pourrai partir avec lui lorsqu’il s’en ira ? fit-elle avec une insolence à laquelle il répondit, désabusé :
— Pour vous retrouver au ban de deux cours royales ?… Si vous avez envie d’essayer, ne vous gênez pas, ma chère !
— Osez dire que cela ne vous déplairait pas !
— Non. Je vous le répète : je ne vous aime plus !
— En effet ! fit-elle froidement. Et vous avez aussi cessé de me désirer ?
— Complètement ! Pour le moment du moins, répondit-il sans sourciller. Cela tient, je crois, au spectacle que m’a offert votre lit ouvert. Vous étiez là nue, tremblant encore d’un froid qui vous donnait la chair de poule, dans vos draps souillés de terre et de sang ! Le spectacle n’avait rien d’excitant sinon à la colère ! Alors, je le répète, si vous voulez partir avec votre amant, vous êtes libre.
— Libre ? Je vous rappelle que vous m’envoyez à Dampierre.
— Que vous prétendez aimer. Je n’aurais jamais cru que ce pût être pour vous une telle punition ! Mais qu’à cela ne tienne ! Quand vous serez prête vous pourrez vous entretenir avec cet homme quelques instants dans le salon des Muses. S’il vous emmène, c’est moi qui partirai pour Dampierre afin d’y attendre que vous ayez tous deux débarrassé les lieux ! Préparez-vous !
Et il sortit sans attendre de réponse…
Restée seule Marie s’accorda un temps de réflexion. Les nouvelles n’étaient pas fameuses mais auraient pu être pires : Holland perdu à jamais pour elle, soit qu’il eût été tué, soit que l’accès au royaume lui soit à jamais interdit comme à Buckingham. Cependant, le nouveau personnage que révélait Claude posait un sérieux problème. Partir avec Henry pour l’Angleterre était la solution la plus séduisante, celle que réclamaient son cœur et ses sens en lui montrant des nuits d’amour à n’en plus finir. Pourtant une voix secrète lui soufflait qu’elle paierait peut-être cette félicité largement au-delà de sa valeur. Sa position en France était superbe, même compte tenu de l’animosité du Roi. Qu’en serait-il à Londres où elle ne serait plus qu’une épouse adultère enfuie avec son amant ?…
Elle pensa soudain que les pourparlers n’étant pas encore terminés, elle avait devant elle quelques jours pour réfléchir. Le mieux serait peut-être de prier Claude de remettre à plus tard l’entrevue qu’il proposait et de partir pour Dampierre. Claude avait raison en disant qu’elle aimait ce château. C’était, sans doute, dans ce cadre aimable où chantaient les eaux qu’elle prendrait d’elle-même le meilleur conseil. Il serait peut-être même possible d’y faire venir Henry – en secret évidemment ! – afin de voir avec lui, mais hors de toute surveillance, quel meilleur parti l’on pourrait tirer de la situation…