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Elle venait de donner l’ordre de faire les préparatifs pour un séjour à Dampierre quand les portes de l’hôtel de Chevreuse s’ouvrirent devant un envoyé du Roi. Marie se précipita à la fenêtre et reconnut avec inquiétude M. de La Folaine, gentilhomme de la Chambre et capitaine des Commandements. Celui-là même qui quatre ans plus tôt, était venu lui apporter l’ordre de quitter la Cour. Son cœur s’affola. A qui en avait-il ?

N’étant qu’à demi vêtue, elle ne pouvait descendre ainsi, mais incapable d’attendre pour savoir, elle envoya Elen aux renseignements. Celle-ci, aussi anxieuse que sa maîtresse, ne se le fit pas dire deux fois, partit en courant et revint presque aussi vite, mais cette fois Claude l’accompagnait. Devant le négligé de sa femme il fronça le sourcil :

— Quoi ? Pas encore prête ?

— Mlle du Latz veille à mon départ. A ce sujet, je souhaitais vous dire que je vais me rendre dans notre campagne, et quant à l’entrevue que vous me proposiez avec Mylord Holland…

— Elle aura lieu tout de suite ou pas du tout ! Le cardinal de Richelieu a eu vent de l’affaire du Pont-Neuf certainement par l’un de ses espions et dès le petit matin, il a obtenu du Roi qu’il dicte une lettre à l’intention de Lord Carleton lui apprenant, dans les formes requises, que Lord Holland n’était plus persona grata auprès de lui et qu’il devait retourner à Londres dans les plus brefs délais. Au surplus, la sagesse et les remarquables talents du seul Carleton étaient plus que suffisants pour discuter des affaires délicates touchant les deux royaumes. Autrement dit Carleton reste – il ne peut pas faire autrement ! – et Holland s’en va…

— Quoi ? Pas dans l’immédiat tout de même ?

— Dans une heure il aura déguerpi. Alors si vous voulez lui parler il est temps. Achevez de vous habiller, ajouta-t-il avec un sourire cruel que sa femme ne lui connaissait pas. Il ne saurait être question de vous livrer à vos ébats habituels dans le salon des Muses…

Pour cette parole insultante elle aurait pu se jeter sur lui toutes griffes dehors mais le temps pressait trop pour en soustraire même une parcelle au bénéfice d’une querelle. Se contentant d’un haussement d’épaules, elle passa dans sa chambre pour achever de s’habiller. Ce fut vite fait car elle ne permit pas à Anna de la coiffer et ce fut avec la masse de ses cheveux fauves tombant sur ses épaules qu’elle descendit rejoindre Holland.

Il l’attendait debout près d’une console supportant une statue de Terpsichore, en marbre blanc. C’était une œuvre pleine de grâce, la muse de la Danse semblait sur le point de s’envoler. Avec colère, Marie le vit caresser d’un doigt le visage rayonnant de la danseuse sacrée. Il n’avait pas l’air ému le moins du monde :

— Je trouve qu’elle vous ressemble, dit-il sans la regarder. Si j’étais en position de demander un souvenir à votre époux c’est elle que je choisirais…

— Il vous offre cent fois mieux puisque vous pouvez m’avoir, moi !

Abandonnant la statue, il tourna vers elle un visage sévère :

— Si c’est une plaisanterie elle est malvenue… Nous sommes ici pour nous dire adieu, pas pour…

Il n’acheva pas sa phrase. Déjà Marie s’était élancée vers lui le visage rayonnant de joie :

— Notre amour est ce que j’ai de plus beau, de plus cher, s’écria-t-elle avec passion, et je ne saurais plaisanter avec lui. Ce que je viens vous dire, Henry, c’est que je pars avec vous. Aux yeux de tous j’abandonne ce qui fait ma gloire : rang, fortune, époux, enfants… et même l’amitié de la Reine pour le seul bonheur d’être auprès de vous dans les bons comme dans les mauvais jours…

Elle s’attendait à ce qu’il la prît dans ses bras mais, avec infiniment de douceur, il la repoussa :

— Vous voulez ma tête, Marie ? fit-il avec un rire désabusé. Si je vous emmenais, votre époux ne manquerait pas de m’en demander raison, ce qui, au cas où je survivrais, me mènerait sans doute à l’échafaud que me prépareraient votre Roi et son cardinal…

— En aucune façon ! Nous avons causé cette nuit avec beaucoup de sérieux. Claude a compris combien je vous aime et il me laisse libre de choisir ma destinée. Et c’est vous que je choisis ! Nous allons partir ensemble. Je vivrai à vos côtés, dans votre ombre jusqu’à ce que vous ayez divorcé puisque cela est possible dans votre bienheureux pays ! Oh, Henry, être totalement à vous, rien qu’à vous ! Est-ce que ce ne sera pas merveilleux ? Je vais changer de foi, de pays ! Pour vous je me ferai huguenote et vous me ferez anglaise !

— Un beau rêve, Marie, mais impossible, comme souvent les rêves ! Du moins dans le présent !

— Que voyez-vous là d’impossible ? s’écria-t-elle, déjà prête à se fâcher. Mon époux n’entreprendra nulle poursuite et ne nous cherchera pas noise. Il me l’a dit !

— Peut-être… encore que l’on puisse maintenant s’interroger sur ses pensées profondes…

— Lui, des pensées profondes ? fit Marie en s’esclaffant.

— Plus que je ne le croyais et je n’y vois pas matière à s’en amuser. D’autres penseraient comme moi. Et je songe à mon Roi d’abord, à mon ami Buckingham ensuite. Si je vous amène à eux, ils seront furieux !

— Allons donc ! Ils m’adorent…

— Disons qu’ils adorent Mme la duchesse de Chevreuse, la cousine de l’un, la complice de l’autre. Charles ne vous pardonnerait pas d’apporter le scandale à sa cour en abandonnant aussi publiquement son parent. Quant à George, vous lui êtes trop précieuse dans les entours de la Reine pour qu’il accepte de gaieté de cœur de vous voir quitter votre poste. Sans compter ma famille… et celle de mon épouse !

Elle s’écarta de lui pour mieux le contempler mais son regard bleu était lourd de déception :

— Ainsi c’est votre réponse au don que je vous fais ? Mieux vaudrait me dire que vous ne me voulez pas ! C’est simple d’ailleurs, continua-t-elle avec tristesse. Vous n’avez jamais éprouvé pour moi que du désir et jamais ne m’avez aimée…

Il tendit les bras, la serra contre lui comme s’il voulait incruster son corps dans le sien :

— Oh si, je vous ai aimée… et je vous aime toujours plus que n’importe qui !

— Comment vous croire ? Pas une seule fois ne l’avez dit…

— Parce que je ne voulais pas que vous puissiez mesurer l’intensité de la passion que vous m’inspirez… Vous êtes une femme terrible pour qui s’éprend de vous, mon amour, et je refusais d’être un jouet entre vos mains !

— Est-ce pour combattre cette irrésistible attraction que vous avez couché avec Elen, ma suivante ? Un joli moyen, j’en conviens ! Elle est devenue folle de vous…

— Elle guérira ! Non, ce n’est pas pour lutter contre ma passion que je l’ai prise, c’est pour en faire ma créature, mes yeux et mes oreilles durant nos séparations. Sa jalousie au service de la mienne, vous comprenez ? Mais je n’en ai plus besoin puisque les choses sont tranchées. Je ne renonce pas à vous, Marie, comprenez-le ! J’en serais déchiré et je vous jure de faire l’impossible pour revenir vers vous dès que les circonstances me le permettront. En secret… Il va de soi…

— En secret ! soupira Marie avec amertume…

— Pour le moment, mais je ne désespère pas de venir quelque jour vous réclamer hautement comme mon bien le plus précieux…