Elle était tellement absorbée par son invocation qu’elle ne s’aperçut pas que la Reine s’était relevée et la regardait avec un sourire attendri. Elle se mit debout aussitôt en s’excusant mais Anne d’Autriche prit son bras pour la ramener dans sa chambre :
— C’est bien, ma chevrette, de prier avec cette ferveur ! Elle me surprend agréablement car, je vous l’avoue, j’avais l’impression que votre foi était un peu tiède.
— Lorsque l’on souffre, n’est-il pas naturel de se tourner vers le Ciel ?
— Tu souffres donc, toi aussi ? Ce Holland, tu l’aimes vraiment ?
— Plus que je ne saurais dire, madame. S’il l’avait accepté, je serais partie avec lui ce matin… et j’en demande pardon à ma Reine ! Surtout à un moment où elle-même endure des maux si cruels…
— Et qui seront pires encore si Monsieur épouse Mlle de Montpensier, soupira Anne en se laissant tomber sur le bord de son lit où elle invita d’un geste son amie à la rejoindre, les isolant ainsi davantage grâce aux épais rideaux de brocart des courtines.
— Elle ou une autre, qu’importe ! Il ne faut qu’il se marie sous aucun prétexte. Le Prince est jeune, entreprenant, il aime les femmes et ses aventures sont déjà nombreuses. Ce qui, hélas, n’a jamais été le fait du Roi.
— Il est vrai qu’il est plus séduisant. Tel qu’on le connaît je ne donne pas huit jours après le mariage à sa femme pour se trouver enceinte, et si par malheur elle accouchait d’un fils…
— … alors que vous n’avez pas encore d’enfant et que la santé de notre sire est loin d’être florissante, Monsieur attirerait à lui tous les mécontents et Dieu sait ce qui pourrait se passer !
— C’est facile à deviner. Au cours d’une des maladies de mon époux, son état s’aggraverait et je n’aurais plus qu’à retourner en Espagne tandis que Gaston et sa « princesse » monteraient sur le trône ! Une chose me surprend cependant…
— Laquelle ?
— Que ce damné Richelieu donne la main au projet. Ce n’est pas son intérêt pourtant. Que Louis vienne à disparaître et il perdrait tout pouvoir !
— Rien de moins certain ! C’est à la Reine-mère qu’il le doit. Elle en est entichée au point de l’avoir installé au Petit-Luxembourg, dans une dépendance de son palais pour l’avoir en permanence sous la main. En outre Gaston, qui est son fils préféré, ne me paraît pas posséder d’immenses qualités de gouvernement. La vieille guenipe régnerait à travers lui… et Richelieu que l’on dit son amant resterait en place.
— Son amant ? C’est ridicule ! On parle surtout de sa jolie nièce, la veuve du marquis de Combalet tué au combat de Saintes, et qui était Mlle de Pontcourlay. Elle habite chez lui, m’a-t-on dit ?
— En effet. Elle y tiendrait le rôle de maîtresse de maison mais là, je pense qu’il serait raisonnable que nous choisissions ! Il faudrait être un foudre de guerre amoureuse pour satisfaire à la fois une jolie femme pleine de vie et Sa grosse Majesté qui, en dépit de l’âge, garde un bel appétit et demeure persuadée qu’elle est toujours un doux péril pour la vertu de quelques beaux garçons. Ce qui n’est pas le cas de Son Eminence. Mais revenons à Monsieur ! Il faudrait savoir comment il envisage ce mariage…
— Sans doute avec plaisir. Il aime l’or et la demoiselle est plus que riche.
— Sans doute mais elle n’est pas fort attrayante et notre prince aime les jeunes et jolies femmes. Il faudrait parvenir à le convaincre de montrer une profonde répugnance pour une union qui ne pourrait le satisfaire longtemps alors qu’avec un peu de patience il lui serait possible d’en conclure une… infiniment plus séduisante, fit lentement la Duchesse en qui une brillante idée venait de naître.
— Laquelle, mon Dieu ?
— Mais… devenir l’époux de la reine de France !
— Vous êtes folle, Marie !
— Pas tant que cela ! Essayons de voir clairement la situation. La santé du Roi est de plus en plus mauvaise, ou de moins en moins bonne comme Votre Majesté voudra. S’il succombe à ses indispositions, Monsieur coiffera la couronne puisqu’il est l’héritier. Admettez dans ce cas, madame, qu’il serait tout à fait dommage qu’il la partage avec une quelconque Montpensier alors qu’il pourrait obtenir la main d’une infante déjà reine.
Anne se signa vivement cependant que ses beaux yeux verts s’effaraient :
— Taisez-vous, Duchesse ! C’est péché que nourrir de telles pensées.
— Pourquoi ? Prévoir l’avenir n’a jamais fait mourir personne et quand il s’agit d’un royaume il vaut mieux prendre quelques précautions. Rien ne dit que notre sire résistera à ses nombreux maux. Rien ne dit non plus que demain ou la semaine prochaine Votre Majesté ne sera pas enceinte. Encore faudrait-il que ce soit d’un mâle, ce que nous ne saurions qu’au bout de neuf mois. Et si nous avions une princesse il faudrait recommencer avec un homme toujours plus malade. Voilà pourquoi j’affirme qu’il est vital pour le bien de l’Etat que Monsieur reste libre du lien conjugal. Et je ne crois pas offenser le Seigneur en mettant la Reine en face de la réalité. Eprouverait-elle de la répugnance envers son beau-frère ?
Cette fois Anne se mit à rire :
— Nous nous sommes toujours entendus à merveille et vous savez que je le trouve charmant. Il est aimable, bon compagnon, ami des plaisirs… mais je me demande s’il serait un roi convenable !
— Peut-être pas, mais il n’en laissera que plus volontiers les affaires à qui saura les mener… et je n’ai pas l’impression qu’il serait un mari jaloux. Il s’est montré fort amical… très admiratif même envers Mylord Buckingham et…
— Taisez-vous, Marie ! Voilà un nom qui ne doit plus être prononcé ici, fit la Reine en jetant autour d’elle un regard effrayé comme si elle s’attendait à voir des oreilles soulever les tapisseries.
— Alors taisons-le… pour le moment, et revenons a ce qui nous occupe : empêcher le mariage de Monsieur. Moi je ne le vois pas souvent et n’ai aucune influence sur lui. A qui pourrions-nous faire appel pour le chapitrer ?
Anne observa quelques instants de silence mais Marie put constater qu’elle rougissait. Enfin, elle murmura :
— Il y a M. d’Ornano son ancien précepteur qui est à présent surintendant de sa maison et aussi son mentor privilégié. Gaston lui porte un véritable attachement. En tout cas il l’écoute et puis…
Elle s’arrêta mais Marie avait compris la raison de son trouble.
— … et puis avec tout le respect possible, il est amoureux de Votre Majesté. Je l’ai bien connu au temps de mon défunt époux, le Connétable, dont je ne crains pas de dire qu’il lui devait d’être sorti de l’ombre et l’en a remercié en l’aidant à abattre Concini. Je le reverrai avec plaisir… surtout s’il m’est permis de lui transmettre un message… verbal, se hâta-t-elle d’ajouter en voyant passer un nuage sur le front d’Anne. Nuage aussitôt effacé…
— J’en suis d’accord mais prenez garde tout de même. Je commence à croire que le Cardinal a des espions partout…