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La lente vague des révérences recula vers la porte que la princesse referma en personne cependant que Marie faisait asseoir Anne et s’agenouillait auprès d’elle, désolée de la voir dans cet état. La fière image de l’Infante cuirassée d’orgueil venait de s’effondrer, laissant place à une jeune femme plongée dans le désespoir.

Elle la laissa pleurer un moment, sachant à quel point un flot de larmes trop longtemps retenues pouvait apporter d’apaisement. Quand un instant de calme revint, elle lui fit boire un peu de vin, l’aida à s’étendre sur son lit et bassina ses tempes avec une eau de senteur. Et enfin demanda la raison de ce gros chagrin.

— Le Roi, mon époux, m’est venu voir pour me dire que Monsieur le Cardinal avait obtenu la quasi-certitude du prochain mariage.

— Le Cardinal ! Encore le Cardinal ! Il mène tout décidément… et le Roi avant le reste !

— C’est ainsi. En outre on m’a laissé entendre que si Mlle de Montpensier procréait un fils, je pourrais être répudiée afin qu’une autre épouse donne enfin un héritier au royaume !

— Quelle idiotie ! Le mal ne peut venir de vous : votre santé est toujours parfaite alors que l’on ne saurait en dire autant d’une autre !

— Avez-vous des nouvelles du Maréchal ? Sait-on si lui ou l’un de ses frères a parlé ?

— Cela m’étonnerait ! C’est un homme dur et déterminé que d’Ornano. Quant à ses frères, je ne pense pas qu’ils sachent grand-chose.

— En tout cas voilà notre Parti de l’Aversion sans chef. Autant dire démantelé ! Or nous en avons le plus grand besoin. Il nous faut quelqu’un d’assez proche de Monsieur pour le faire revenir sur son acceptation… et j’ai peut-être une idée !

— Laquelle ?

— Pardonnez-moi, ma Reine, mais il faut d’abord que je voie quel début d’exécution je peux lui donner ! Rappelez vos dames ! Moi je m’en vais !

— Déjà ? Mais nous n’avons rien dit !

— Oh, que si ! Je reviens bientôt !

Une rapide révérence et elle avait disparu, mais le martèlement rapide de ses talons claquait encore sur le marbre de l’escalier. Au dernier degré, elle trouva Chalais qui faisait les cent pas. Elle prit son bras au vol :

— Venez ! Nous avons à parler !

— Volontiers. Où allons-nous ?

— Dans le parc ! Nous serons plus tranquilles.

— Vous savez qu’il pleut ? Pas depuis longtemps, mais il pleut !

— Tant mieux, on ne nous dérangera pas.

Entraîné par elle, on traversa la cour de la Fontaine en courant pour passer dans le jardin des Pins[23] où l’on fut à couvert sinon à l’abri. Il pleuvait en effet mais modérément. En outre, il y avait à l’ouest de ce jardin une petite grotte remontant à François Ier dont quatre atlantes soutenaient l’entablement.

— Là ! fit Marie avec un soupir de soulagement. Nous y voici et vous voyez que vos rubans n’ont pas trop souffert. A présent causons !

Chalais, cependant, se méprenait sur ses intentions. Ravi qu’elle l’ait conduit dans cet asile écarté, il la prit par la taille :

— Quelle merveilleuse idée vous avez eue, ma chère ! Goûter un moment de solitude avec vous, j’en rêvais…

— Tenez-vous donc tranquille ! gronda-t-elle en le repoussant. Si j’avais envie d’un moment de solitude, je ne choisirais pas un trou de rochers parfumé à l’eau croupie. Nous avons à parler de choses sérieuses ! Alors du calme !

Elle avisa un banc de pierre où elle s’assit après avoir vérifié à l’aide de son mouchoir si le velours de sa robe ne risquait rien. Comme ce n’était pas très large, le jeune homme fut obligé de rester debout. Il n’était pas content :

— De choses sérieuses ! Mais de quoi, mon Dieu ? Vous devriez être rassérénée puisque vous voici revenue à la Cour.

— Ah ! Vous trouvez ?… Laissons de côté les considérations oiseuses et allons droit au but ! Quoique serviteur du Roi – comme tout le monde d’ailleurs ! – vous êtes très lié avec Monsieur ?

— En effet. Je crois qu’il m’a en affection…

— Alors il faut que vous preniez, pour un temps, la place que tenait d’Ornano !

— Surintendant de sa maison quand je suis déjà…

— Je sais ce que vous êtes ! s’emporta Marie. Et ne m’interrompez pas à chaque phrase ! Il est question de le remplacer dans ses conseils parce que Monsieur doit se sentir assez solitaire. Et ne me dites pas qu’il a une horde de gentilshommes autour de lui ! Vous devez obtenir de Gaston qu’il mette une condition à ce maudit mariage : la libération de d’Ornano, son mentor et son plus vieil ami. Qu’il fasse jouer ce qu’il veut : mauvaise santé, âge, n’importe quoi, mais qu’il exige son élargissement.

— Vous pensez qu’il a une chance d’être entendu ?

— Aucune ! Quand ce damné Cardinal tient une proie, il ne la lâche pas mais les discussions – et il y en aura ! – nous donneront du temps. Celui de faire disparaître Richelieu et de mettre Monsieur à l’abri dans une place forte des frontières… à Metz par exemple ou à Sedan, c’est-à-dire dans une ville dont le maître est de nos amis. Eh bien ? Qu’y a-t-il ? Vous en faites une tête !

— Vous dites des choses terribles ! Faire disparaître le Cardinal… mais jusqu’à quel point ?

— En voilà une question ! Jusqu’à ce qu’il ne soit plus gênant. On peut l’enfermer… ou mieux l’éliminer définitivement ! Comprenez donc que sans lui, nous n’aurions plus aucune peine à circonvenir le Roi ! D’ailleurs vous n’ignorez pas, ainsi que moi-même… que Sa Majesté est souvent malade ! Avec un peu de chance, notre prince ne resterait pas longtemps éloigné de nous. Mais nous n’en sommes pas là et il faut aller au plus pressé : engager des pourparlers pour tirer d’Ornano de Vincennes et pendant ce temps monter une gentille conspiration contre le Cardinal. Ce ne sera pas aussi difficile que vous le pensez car nous avons des amis sûrs. Alors, êtes-vous prêt à faire ce que je vous demande ? Je vous rappelle qu’il n’y pas si longtemps, vous m’imploriez en disant : commandez, j’obéirai !

— Certes, mais il s’agissait de vous servir vous. Pas d’entrer dans un complot…

Les yeux pleins d’éclairs et la lèvre méprisante, Marie se leva si brusquement qu’il dut reculer :

— Brisons là, monsieur ! Et veuillez me pardonner de vous avoir pris pour ce que vous n’êtes pas : un cœur vaillant !

— Permettez, madame ! J’ai fait mes preuves !

— A la guerre ? Au milieu d’une armée ? C’est plutôt facile ! Exécuter des ordres est à la portée de n’importe qui mais moi je n’aimerai jamais n’importe qui. Un chef oui ! Ce que vous ne pouvez être ! Adieu !

Elle voulut sortir de la grotte mais il lui barra le passage :

— Un moment encore, je vous en supplie ! Ne me condamnez pas si vite ! Je suis prêt à lui transmettre vos conseils.

— Ce n’est pas suffisant ! Tant que d’Ornano n’est pas sorti de Vincennes il nous faut un chef ! Le serez-vous ?

— Ouuui, mais…

— Pas de mais ! Laissez-moi passer !

— Ecoutez ! Je conçois que Richelieu soit gênant pour vous bien que je ne distingue pas quel mal il a pu vous faire… Vous êtes encore libre.

— Et cela vous suffit ? Oui, je suis « encore » libre mais cela ne saurait durer car je ne souscrirai pas aux conditions que l’on m’impose justement pour que cela dure ! Sachez, monsieur, que, comme vous-même, Richelieu ne rêve que d’être mon amant… et que je me demande si, finalement, lui céder ne serait pas la meilleure manière de régler cette affaire. Il n’est pas laid, il a grande allure et si l’on en croit Mme de Combalet, sa nièce et sa maîtresse, il ne manque pas de talent au lit !