Un instant, Marie crut que Chalais allait la frapper. Son poing crispé se levait…
— Vous et lui !… Votre corps entre ses bras ?
Elle haussa les épaules, le défiant du regard, mais un regard à damner un saint :
— Dans les siens ou dans les vôtres ! A vous de choisir !
— Ce qui veut dire ?
— Décidément vous ne comprenez pas vite, mon pauvre ami ! C’est pourtant simple : je me donnerai à qui me débarrassera du Cardinal ou je deviendrai sa maîtresse.
Et cette fois, Marie sortit de la grotte et reprit à pas vifs le chemin du château. Eperdu, Chalais voulut lui courir après mais quand il la rejoignit, elle parlait avec un jeune et élégant promeneur qui était en train de lui offrir son bras. Du coup il bondit :
— Ah, madame ! C’est méchant de me délaisser au profit d’un autre ! Nous nous promenions ensemble jusqu’ici !
L’« autre » se mit à rire. Il se nommait Roger de Gramont, comte de Louvigny, et c’était l’un des bons amis de Chalais.
— Si c’est le cas, tu as commis une grosse faute en abandonnant Madame ne fût-ce qu’un instant. Et moi je ne renoncerai pas à cette fortune inattendue qui m’échoit. Je suis votre admirateur passionné, Madame la Duchesse, même si je n’ai pas encore osé vous le dire, et ne demande qu’à vous servir !
Marie se mit à rire, de ce rire plein de gaieté auquel nul ne pouvait résister :
— Je ne me savais pas aussi riche de serviteurs aimables et séduisants ! En ce cas, messieurs, offrez-moi chacun un bras et cheminons de compagnie !
Sa gaieté allégea une atmosphère que la poussée de jalousie éprouvée soudain par Chalais risquait d’alourdir. Et ce fut en bavardant de tout, de rien et en riant beaucoup que l’on se dirigea vers le château. La pluie avait cessé, le temps s’adoucissait et les oiseaux recommençaient à chanter. Arrivés dans la cour de la Fontaine, il fallut se séparer : la Duchesse remontait chez la Reine et Louvigny chez le Roi :
— Toi aussi, je suppose ? demanda-t-il à Chalais. Tu as ton service…
— Plus tard. Pour l’instant – et se redressant de toute sa taille il enveloppa Marie d’un regard significatif – je dois voir Monsieur. Depuis qu’on lui a enlevé son cher d’Ornano, il a besoin de réconfort. J’y vais !… A plus tard, madame ! J’aurai l’honneur d’aller vous présenter mes hommages !
— Hé là, quel ton ! ironisa Louvigny. On dirait qu’il s’en va mener l’assaut contre un bastion ennemi ! Il ne lui manque que mettre flamberge au vent en criant « Sus ! »
— Il y a peut-être un peu de cela, dit Marie en souriant. Monsieur a ceci de commun avec son royal frère, c’est qu’il n’est pas facile à consoler. Lorsque l’humeur noire le prend c’est le diable de l’en faire sortir !
— Alors souhaitons-lui bon courage !… Il m’en faut aussi à moi. Notre sire ne cultive guère la franche gaieté en son quotidien mais, en ce moment, il est franchement lugubre ! M’accorderiez-vous un viatique semblable à celui de Chalais ?
— Comment l’entendez-vous ?
— La permission d’aller vous saluer, chez vous ! Ou mieux de vous y raccompagner lorsque vous rentrerez ! Les mauvaises rencontres sont toujours possibles et puisque Monseigneur votre époux est absent…
Le regard dont il l’enveloppait osait bien davantage mais, outre qu’elle savait la manière de tenir à distance un amoureux trop pressant, Marie pensa que ce n’était pas le moment de décourager une bonne volonté soudaine : celui-là était aussi un proche de Gaston ! Et puis, une jalousie supplémentaire ne ferait aucun mal à Chalais.
— Pourquoi pas ? répondit-elle en lui tendant une main sur laquelle il se jeta.
Pendant ce temps, ledit Chalais gagnait l’appartement de Monsieur. Il y trouva le Grand Prieur de Vendôme…
En effet, le Parti de l’Aversion n’était pas aussi affaibli que le craignait Mme de Chevreuse. Les frères Vendôme pensaient, comme la Duchesse elle-même, qu’il fallait à n’importe quel prix faire libérer d’Ornano, empêcher Gaston de convoler, et que pour ce faire le moyen le plus radical était de mettre Richelieu hors d’état de continuer à nuire aux Grands. Lui disparu, on viendrait facilement à bout de Louis XIII. Cependant leurs vues différaient de celles de Marie en ce que celle-ci envisageait le discrédit et l’éloignement, alors qu’eux songeaient tout simplement à le tuer en vertu de ce principe que les morts viennent rarement vous mettre des bâtons dans les roues… Un projet, né de l’urgence, était déjà sur pied ainsi que Chalais l’apprit à Marie le soir même. Il fallait profiter du séjour à Fontainebleau qui ne durerait plus bien longtemps. La date du 10 mai fut donc arrêtée.
Ce soir-là, à l’issue d’une chasse un peu trop prolongée, du côté de Fleury, Gaston et quelques-uns de ses amis, pris par l’approche de la nuit, iraient demander le gîte et le couvert au Cardinal. Sous un prétexte quelconque et avec les fumées du vin une querelle éclaterait durant le souper. On en viendrait aux armes et dans le feu de l’action un coup de lame atteindrait le Cardinal. Mortellement si possible ! On tira au sort pour savoir qui porterait le coup fatal. Ce fut Chalais…
Le jeune coq vint s’en vanter à Marie. Franchement admirative, celle-ci lui promit d’être à lui dès que la mort de son ennemi serait proclamée et lui donna un baiser à titre d’acompte en ajoutant qu’elle passerait cette nuit-là en prière pour le succès de l’opération. Dieu, assurément, ne pouvait qu’approuver une action qui mettrait à terre celui qui osait défier le Pape, son vicaire. Anne d’Autriche fut, par elle, informée discrètement de ce qui se préparait. Inquiète cependant, elle demanda à Marie de passer avec elle cette journée cruciale mais aussi d’y rester après la tombée de la nuit. Ce faisant, elle voulait protéger son amie des suites possibles de l’attentat en la gardant au château.
Or, quand elle arriva, ce matin-là, une déconvenue attendait la Duchesse : Monsieur s’était déclaré malade et gardait le lit, ce qui, par définition, l’empêchait de chasser comme prévu. La nouvelle arriva chez la Reine portée par une Marie de Médicis bougonne et grondeuse qui, fidèle à sa mauvaise foi coutumière, prenait l’habitude de rendre sa belle-fille responsable de tous les malheurs internes du palais. La maladie de Gaston y compris. Les mauvais bruits qu’Anne et son complice d’Ornano avaient fait courir sur l’état déplorable de la famille royale étaient à la source du mal mystérieux dont souffrait Gaston et auquel les médecins ne comprenaient rien. De toute façon ils ne comprenaient jamais rien à rien. Cette fois il s’agissait d’une humeur pernicieuse due à la crainte de perdre l’affection du Roi son frère…
— Vous dressez le fils contre le fils ! prophétisa-t-elle un doigt tendu vers le plafond. Cela ne vous portera pas bonheur, ma fille.
Incapable d’en entendre davantage, Marie ne put se retenir de faire remarquer à la mégère qu’en effet le mal devait être bien mystérieux pour avoir changé en une créature bêlante, accablée sous le remords, un prince doué d’une de ces heureuses natures persuadée que le monde entier les adorait et qu’en tout état de cause elle ne voyait pas clairement ce que la Reine venait faire là-dedans. Son intervention eut au moins l’avantage de tourner contre elle les foudres de la Médicis :
— Ce n’est pas la première fois que je dis que tu devrais être enfermée depuis longtemps dans un bon couvent, Maria ! Tu es le mauvais génie de cette malheureuse comme tu l’es devenue de mon fils ! Je suis persuadée que tu as tourné la tête de ces gentilshommes qui osent l’abandonner quand il est malade pour aller galoper à la queue de je ne sais quel bestiau ! Une honte !