— Qu’il entre ! Et vous, Madame, restez ! Nous n’en avons pas encore fini…
Moitié par curiosité, moitié parce qu’elle n’avait pas complètement vidé son sac, Marie alla s’asseoir près du feu mais en prenant soin de dissimuler son visage. Ce qu’avait à dire l’officier était en effet grave bien que, dans les débuts, cela parût totalement dépourvu d’intérêt à la jeune femme. Un Garde du Cardinal et un Mousquetaire du Roi s’étaient pris de querelle, battus en duel devant le cabaret de la Pomme de Pin, et la rencontre se soldait par un drame : le Mousquetaire avait tué son adversaire…
Richelieu s’empourpra, ses dents se serrèrent et son poing fermé s’abattit sur sa table de travail avec une violence qui fit trembler le candélabre :
— Cela ne finira donc jamais ! Qui m’a-t-on occis ?
— Bellanger ! Je dois à la vérité de dire qu’il l’a cherché : il devient méchant quand il boit et il avait insulté une dame…
— Ce n’est pas une raison pour le tuer et braver mes édits en plein Paris ! Sait-on le nom de son adversaire ?
— Oui, Monseigneur ! Gabriel de Malleville… Le guet arrivait à cet instant et s’est emparé de lui. À la vérité il n’a opposé aucune résistance. Il a même empêché ses camarades présents d’en découdre avec les nôtres.
— C’est sage mais cela ne le sauvera pas. Il est au Châtelet ?
— Oui, Monseigneur, en attendant l’ordre de le transférer à la Bastille, je suppose ?
— C’est bien. Je vous remercie. Vous pouvez vous retirer, conclut le Cardinal en prenant note de ce qu’il venait d’apprendre.
Quand il releva la tête, il vit Marie, debout devant lui, pâle jusqu’aux lèvres mais les yeux étincelants.
— Quelle excellente journée pour vous, Monsieur le Cardinal, fit-elle d’une voix cinglante. Vous aurez une nouvelle victime à jeter à vos bourreaux ! Vous devez être heureux !
— Madame !
Mais elle s’était déjà retournée, si vite qu’elle avait atteint la porte avant que Richelieu se fût seulement levé. La tête haute, retenant ses larmes, elle parcourut la galerie sans s’apercevoir de la présence de Madame de Combalet, descendit l’escalier en courant et, le perron franchi, s’engouffra dans son carrosse où Herminie l’attendait mais, devant son visage bouleversé, celle-ci se garda prudemment de l’interroger :
— Touche à l’hôtel ! cria-t-elle à Peran avant de se rejeter dans son coin de voiture où elle éclata en sanglots dont sa petite suivante n’osa demander la cause.
Elle n’avait pas souvent vu sa cousine dans cet état mais savait qu’il valait mieux la laisser se calmer seule. Bientôt on atteignit la rue Saint-Thomas-du-Louvre et les sanglots s’étaient apaisés mais les pleurs coulaient encore. Marie les essuya d’un gant rageur quand son majordome lui annonça qu’un Mousquetaire l’attendait dans le salon des Muses.
— Il m’a donné son nom : le baron d’Aramitz.
Elle trouva le jeune homme debout devant la statue de Terpsichore, comme jadis Holland au moment de leur séparation, et ne put s’empêcher d’admirer l’élégance parfaite de sa tenue mais, au bruit de ses pas, il lui fit face et elle put voir le souci inscrit sur sa figure :
— Vous venez m’apprendre, n’est-ce pas, que Malleville a tué l’un des Gardes du Cardinal et qu’il est prisonnier ?
— Vous le savez déjà. Madame la Duchesse ? Comment est-ce possible ?
— J’étais chez Richelieu au moment où l’on est venu lui apprendre la nouvelle et j’en suis encore tout étourdie ! Comment Malleville, la sagesse personnifiée, le sang-froid incarné, a-t-il pu se laisser aller à cette folie : se battre pour une femme !
— Pas n’importe quelle femme ! C’est vous que ce misérable injuriait et en des termes tels qu’aucun gentilhomme présent ne pouvait admettre de les entendre. S’il n’avait réagi, je l’aurais fait à sa place mais il s’y est opposé en disant que c’était affaire à lui. De même, il a refusé que nous le secondions contre les amis de ce rustre…
— Nous ? Combien étiez-vous donc ?
— Cinq en comptant Gabriel : Armand de Sillège d’Athos, Isaac de Porthau, votre serviteur et Charles d’Artagnan…
— D’Artagnan ? Je connais ce nom-là !
C’était Louise de Conti qui le lui avait appris. Lorsque, alors en Angleterre, elle avait envoyé Peran rapporter en France les ferrets de la Reine si imprudemment offerts au duc de Buckingham, son fidèle cocher, à peine arrivé en France, était tombé dans une embuscade tendue par les séides du Cardinal alertés par Lady Carlisle[12]. Il en avait été sauvé par l’épée sans rivale d’un certain d’Artagnan, lié… d’amitié à une suivante de la Reine et qui était allé au-devant de lui pour ensuite l’escorter jusque chez Madame de Conti… À l’époque, Marie n’avait en tête que Holland, Buckingham et ses propres intérêts. Elle n’avait jamais cherché à connaître ce Mousquetaire gascon dont Louise lui avait cependant dit qu’il était charmant, pensant alors que son amie se le réservait…
Elle voulut en parler à son visiteur mais celui-ci, déjà, prenait congé en disant qu’il était venu pour l’avertir mais qu’il devait rejoindre ses amis que M. de Tréville voulait présenter au Roi. On avait rendez-vous au Louvre, au bas du Grand Degré-Cependant, avant de sortir, Aramitz ajouta :
— Le bruit court. Madame la Duchesse, que le Cardinal vous voit avec un sensible plaisir. Peut-être pourriez-vous nous aider ?
— Soyez sûr que je ferai l’impossible pour Gabriel. Dites-le-lui si vous parvenez à l’approcher…
Restée seule, Marie ne remonta pas tout de suite chez elle, préférant rester là, à tourner en rond, pour tenter de calmer son agitation. Quelle affreuse journée, en vérité ! Pourquoi avait-il fallu que la mort de Louise la mette hors d’elle au point de courir jeter sa colère à la tête de Richelieu au moment où, sans le savoir, elle allait avoir le plus grand besoin de sa clémence ? Retourner auprès de lui, il n’y fallait pas songer. D’ailleurs, il devait s’être rendu au Louvre pour le Conseil. Le mieux peut-être était de l’y rejoindre ? Non, ce n’était pas une bonne idée !… Le Roi ! C’était le Roi qu’il fallait voir ! Les Mousquetaires étaient sa création, le corps privilégié chargé de sa personne en dehors des demeures royales et le capitaine le savait bien qui était en train de se rendre auprès de lui avec ceux qui avaient assisté au duel… Et Marie, soudain, éprouva une irrésistible envie d’aller voir comment cela se passerait. De toute façon, elle devait à la mémoire de Madame de Conti d’annoncer elle-même son décès à la Reine…
Grimpant à son appartement, elle changea sa robe chatoyante pour du velours et de la mousseline noirs à peine éclairés par la batiste blanche de l’étroite collerette et des manchettes. Sur sa tête elle fit poser un voile, refusa le moindre bijou, se fit donner sa mante noire et ordonna à Herminie de la suivre car il n’était pas séant qu’une femme se rende seule dans les appartements du Roi. Et c’est pourtant tout juste ce qu’elle avait l’intention de faire.
Son arrivée dans son carrosse d’apparat et cet appareil funèbre ne passèrent pas inaperçus et, tandis qu’elle montait le Grand Degré suivie d’Herminie, plusieurs gentilshommes la saluèrent auxquels elle répondit d’un signe de tête plein de gravité. Derrière elle Herminie goûtait chaque seconde d’une circonstance aussi exceptionnelle, et offrait l’image même de la dignité. On arriva ainsi dans l’antichambre où veillaient les Suisses. Marie y trouva Monsieur de La Vieuville et lui dit qu’elle sollicitait une audience pour un cas grave.
— Sa Majesté est rentrée de la chasse. Je viens de voir ses équipages dans la cour…
— Je ne sais si vous choisissez bien votre moment, Madame la Duchesse. Sa Majesté est de fort méchante humeur. Elle est occupée à recevoir dans son Cabinet des Armes Monsieur de Tréville et quatre Mousquetaires pour une affaire désagréable qui ne fera, je le crains, qu’augmenter sa bile…