— Et si elle n’est pas ce que vous espérez ?
Elle jeta un regard déterminé dans les yeux du jeune homme :
— Il restera l’aventure : arracher Gabriel au bourreau, fût-ce au pied de l’échafaud.
Aramitz soutint son regard un instant puis salua :
— En ce cas comme en d’autres, croyez-moi votre serviteur, Madame la Duchesse ! Et je ne serai pas le seul.
— Si vous n’êtes pas de garde, allez m’attendre chez moi ! dit-elle en lui tendant sa main gantée.
Dieu que c’était bon de ne pas se sentir isolée ! Tandis que sa voiture la ramenait chez Richelieu, Marie sentait son cœur battre la charge sous l’excitation du combat à venir. Ce goût de la bataille elle le portait en elle depuis toujours y puisant un plaisir presque aussi violent que dans les jeux de l’amour.
Il commençait à se faire tard et Marie espérait que Richelieu ne serait pas encore passé à table pour un souper dont les heures variaient pour ce travailleur infatigable… Madame de Combalet ne s’en montra pas moins surprise de son retour. Assez désagréablement d’ailleurs :
— Je crains que le moment ne soit mal choisi. Le marquis de Châteauneuf qu’il a fait appeler est avec lui mais leur entretien ne devrait pas durer longtemps. Ensuite…
— Ensuite Son Eminence m’accordera bien cinq minutes ! coupa Marie, et si vos rôtis brûlent faites-en préparer d’autres, voilà tout !
— Cela vous plaît à dire mais vous n’ignorez pas que la santé de mon oncle exige des précautions : les repas pris à heures régulières en font partie !
— Mille tonnerres, Madame ! Il y a des gens qui ont autre chose à faire que vivre l’œil rivé à une pendule. Il faut que je voie le Cardinal, un point c’est tout !
Et sans plus s’occuper de la dame, Marie, luttant contre l’envie d’envahir directement le cabinet du Cardinal, alla s’asseoir en face de la porte. Elle n’attendit pas longtemps : au bout de trois ou quatre minutes, elle vit sortir Châteauneuf qui, en la reconnaissant, eut un haut-le-corps :
— Vous ici, Madame ? Et à cette heure ?
— Il n’y a pas d’heures pour les affaires importantes ! Si vous le permettez, mon cher, je vous remplace…
Et, le repoussant légèrement, elle pénétra chez le Cardinal puis referma derrière elle la porte à laquelle elle s’appuya pour laisser s’apaiser les battements de son cœur. Richelieu était en train d’écrire et ne leva pas la tête :
— Je vous attendais, Madame ! Quelque chose me disait que vous ne tarderiez guère.
— Votre Eminence possède le don de voyance ? Ou alors elle a plus d’espions que je ne le pensais…
— Ni l’un ni l’autre mais… je commence à vous connaître mieux.
Il jeta sa plume et se laissa aller dans son fauteuil avec un soupir de lassitude. Les flammes du candélabre qui éclairait sa table de travail accusaient les plis soucieux de son front, ceux, amers, de ses lèvres.
— Dans ce cas, reprit Marie, vous savez ce qui m’amène. Le Roi à ce qu’il paraît vous aime au point de vous donner le droit de vie ou de mort sur ses propres gardes.
— Pourquoi n’avoir pas dit ce matin que ce Mousquetaire était de vos amis ?
— Il vient de prouver qu’il est plus que cela : les amis ne se dévouent pas souvent pour vous. C’est pourquoi, oui, je viens vous demander sa vie !
— Et pourtant je vais vous la refuser.
— Mais pourquoi ? Je croyais que, sans aller jusqu’à l’amitié, nous avions conclu… la paix !
— Certes, et c’est l’une des raisons de mon refus. On a déjà trop tendance à clabauder sur nos relations. Si je fais une exception à ma politique de rigueur alors que j’ai envoyé Boutteville à l’échafaud et laissé le Roi y envoyer Marillac, on dira que vous êtes ma maîtresse…
— Et si c’était la vérité ? Si je le devenais…
Quittant enfin son appui, Marie s’avança lentement en rejetant sa cape et son voile noirs. Elle connaissait la puissance de sa beauté et n’avait pas besoin de miroir pour savoir que dans la lumière des bougies ses cheveux fauves, ses grands yeux d’un bleu si profond et ses lèvres humides brillaient doucement cependant que l’émotion soulevait ses seins sous la mousseline qui les couvrait.
— Je sais depuis longtemps que vous me désirez, poursuivit-elle d’une voix plus basse et plus prenante. Eh bien me voici ! Je suis à vous !
Elle avançait toujours, les mains tendues, après avoir dégrafé sa collerette d’un geste preste. Le Cardinal devint pâle et, se levant vivement, il quitta son fauteuil et recula vers les rideaux qui masquaient les fenêtres. Lui aussi tendit les mains mais son geste à lui repoussait comme il l’eût fait devant le Diable :
— Ne me tentez pas ! C’est vrai que je vous désire mais si je vous cédais, si j’acceptais ce marché, je ferais fi de ma dignité à mes propres yeux : j’espérais vous séduire et non vous acheter ! Allez-vous-en, Marie ! Partez !… et pardonnez-moi ! Un jour peut-être…
Elle comprit qu’elle avait perdu, que, se fût-elle entièrement dévêtue devant lui, il l’aurait rejetée pareillement. Il y avait en lui quelque chose d’inaccessible, d’impitoyable même envers lui-même, quelque chose qu’elle ne pourrait jamais comprendre… D’un geste las, elle ramassa sa cape :
— Non, dit-elle. Je ne reviendrai plus !
— Si, parce que j’ai encore besoin de vous…
— Et moi j’ai besoin de savoir en vie le seul homme, avec mon mari – et encore ! – qui se soucie de ma sécurité. C’est toujours non ?
— Hélas…
— Alors adieu, Eminence !
Sans se retourner, cape et voile portés négligemment sur une épaule, Marie sortit du cabinet de travail. Son allure était celle d’une reine et elle laissa derrière elle le battant largement ouvert… Peut-être espérait-elle vaguement qu’il la suivrait, ou du moins la rappellerait mais rien ne vint. Refoulant sa colère et sa déception, elle passa devant Madame de Combalet sans s’apercevoir de sa présence et se jeta dans son carrosse comme si elle montait à l’assaut. Avec tant d’impétuosité qu’elle serait tombée si une main vigoureuse ne l’avait rattrapée : celle de Châteauneuf qui l’attendait dans l’ombre de la voiture.
— Vous êtes là ? fit-elle distraitement.
— J’étais mort d’inquiétude… de jalousie aussi. Qu’êtes-vous allée faire chez lui à pareille heure ?
— Lui demander la grâce d’un ami…
— Et à voir votre visage il a refusé ? Qui vouliez-vous sauver ?
— Le chevalier de Malleville, un Mousquetaire qui était autrefois mon écuyer. Il a embroché un Garde du Cardinal qui m’insultait.
— Mais c’est le Roi qu’il faut voir ? Voulez-vous que je…
— Inutile ! Louis pour cette occasion remet son droit de grâce à son bien-aimé Ministre puisque le mort était à lui…
— Alors ce malheureux est perdu, soupira le Marquis en s’adossant plus commodément aux coussins de velours.
— Non, parce que je veux le sauver. Et que vous allez m’y aider.
Le moment de détente auprès de Marie que Châteauneuf pensait savourer vola en éclats :
— Moi ? Mais comment le pourrais-je ?
— Vous êtes Garde des Sceaux, il me semble, et la justice est de votre ressort. Or Malleville va être jugé ?
— Et vous voulez que je le fasse acquitter ? Alors que je viens de faire tomber la tête d’un Maréchal de France qui n’avait à se reprocher que d’être le frère de mon prédécesseur ? Nous serions cassés dans l’heure suivante, moi et mon arrêt. Ce qui ne sauverait pas votre protégé.
Le ton lénifiant qu’il employait eut le don d’exaspérer Marie :