À défaut de son visage il avait reconnu sa voix et, habitué à obéir aux ordres sans discuter, il piqua des deux dans la lumière incertaine du petit jour. À partir de là, les auteurs de l’incident s’éclipsèrent l’un après l’autre, laissant continuer ceux qui s’étaient jetés dans la bataille sans même savoir pourquoi, comme il arrive facilement chez les peuples au sang chaud. Le chariot se retrouva sur ses roues et Marie y grimpa au moment précis où Peran enlevait son cheval pour embouquer la rue Saint-Dénis. Porthau et Aramitz disparurent en même temps grâce aux chevaux qu’ils avaient cachés près de Sainte-Opportune et filèrent en direction du Pont-Neuf qu’il leur fallait traverser pour regagner l’hôtel des Mousquetaires. Il ne resta plus aux gens du Châtelet comme à ceux de l’escorte qu’à calmer les belligérants avec quelques horions. On procéda à deux ou trois arrestations mais comme il fut vite évident que nul ne savait pourquoi on s’était battus – sauf ceux qui avaient été payés pour ça ! – personne ne fut maintenu. Ce qui était tout de même un peu étrange à une époque dure et sous un gouvernement ayant tendance à se montrer trop curieux plutôt que pas assez. Apparemment Châteauneuf avait parfaitement fait son travail et, ce soir-là, Marie le paya avec une générosité qui le combla.
Elle-même y prit un plaisir d’autant plus vif qu’elle n’avait pas fait l’amour depuis des jours et qu’elle retrouvait les sensations qu’avait éveillées en elle l’amant inconnu de la nuit de Noël. Un amant hautement expérimenté et qui, pour cette femme qu’il s’était mis à adorer, se surpassa. Et si, en la quittant, il se retrouvait plus amoureux que jamais, Marie s’avoua qu’elle était bel et bien en train de s’éprendre de lui. Un sentiment certes éloigné de la passion dévastatrice éprouvée pour Holland et que personne ne pouvait effacer. C’était quelque chose de plus doux, de plus délicat surtout. Holland la traitait comme une proie trop attendue, Châteauneuf comme une idole pour laquelle il recherchait les plus savantes caresses, sachant retenir sa propre jouissance pour se soucier avant tout de celle de sa maîtresse.
En se retrouvant seule, Marie, délicieusement lasse, pensa qu’il lui fallait entretenir une « si belle flamme » ainsi que le disaient les poètes, en la tenant à distance afin que son ardeur ne s’éteigne pas, mais qu’elle avait devant elle de nombreuses heures ô combien exaltantes… et que cet homme méritait largement qu’on le guide jusqu’au pouvoir suprême en lui donnant la place de Richelieu…
Elle s’attendait à des remous à la suite de l’évasion de Malleville. Or, elle se trompait : aucun écho ne vint du Louvre ni du Palais-Cardinal. C’était comme si le prisonnier s’était dissous dans la nature, ou n’avait jamais existé, et, deux jours plus tard, rencontrant le Cardinal au jeu du Roi, elle eut la surprise de le voir venir à elle, presque souriant :
— J’espère, dit-il, que vous sentant mieux, votre humeur envers l’admirateur que je suis sera apaisée. J’aimerais tant que nous reprenions nos séances de travail. Lorsque nous reviendrons du Midi s’il se pouvait.
De nouveaux troubles venaient d’éclater en effet et c’était peut-être la raison pour laquelle on semblait vouloir étouffer l’affaire Malleville. Et Marie en vint à se demander si Châteauneuf méritait une telle reconnaissance et si, en escamotant le prisonnier, elle n’avait pas rendu service à un ministre contre lequel la noblesse recommençait à grommeler. Peut-être qu’après celle de Marillac, la tête de Malleville – un soldat lui aussi ! – eût fait mauvaise impression. Les événements par la suite allaient lui montrer qu’elle se trompait.
À Bruxelles où elle s’était retirée, la Reine Mère continuait à jeter feu et flammes, en accord parfait avec son fils Gaston, toujours en Lorraine où il s’occupait de lever une armée de mercenaires étrangers tout en entretenant une correspondance suivie avec Montmorency, Gouverneur du Languedoc, qui était de ses amis et détestait le Cardinal après l’avoir servi un temps. L’adversaire de Chevreuse écoutait un peu trop sa jeune duchesse, Maria-Felicia Orsini, princesse romaine francisée en des Ursins, qui plaignait la Reine Mère de tout son cœur et même Anne d’Autriche dont elle savait cependant son époux encore amoureux.
Les grands échanges épistolaires d’alors aboutirent à une dangereuse – et double – tentative de subversion : Monsieur et ses mercenaires franchirent la frontière tandis que Montmorency entraînant les états du Languedoc déclarait la guerre au Roi au nom de son frère. C’était lui le plus dangereux.
En effet, le Roi en s’avançant vers lui eut vite raison de Monsieur son frère qui s’était aventuré jusqu’à Dijon en prêchant la révolte. Sans aucun écho d’ailleurs et la capitale bourguignonne lui ferma ses portes au nez. Il dut repartir penaud sans avoir fait la moindre recrue. Mais dans le Midi où il était fort aimé. Montmorency poursuivait son action. Une fois encore, le Roi monta à cheval et quitta Paris, emmenant avec lui la Reine et son entourage, dont Marie.
Quand celle-ci apprit que l’on allait partir, elle revenait de Lésigny. C’est à cet endroit qu’elle avait fait conduire Malleville par Herminie, pensant qu’il y serait plus à l’abri que dans aucun des châteaux Chevreuse puisque celui-là appartenait désormais à son fils Luynes. C’était aussi le plus proche et, enfin, il y avait Basilio sur qui elle pouvait compter. Mieux que quiconque, le mage saurait remonter un moral qui inquiétait Herminie :
— Il dit qu’il aurait préféré mourir que de n’être plus Mousquetaire !
— Belle reconnaissance en vérité alors que nous nous sommes donné tant de peine pour le sauver mais au fond cela ne m’étonne guère ! C’est un égoïste comme tous les hommes…
— Oh ! ma cousine, ne soyez pas si dure ! Songez que c’est pour vous qu’il s’est mis dans ce mauvais cas. Et un homme comme lui ne peut se satisfaire d’une vie passée à tourner en rond entre un jardin et sa chambre !
— Un homme comme lui ? Qu’est-ce que tu entends par là ?
Herminie se troubla, s’empourpra et bredouilla quelques paroles à peu près indistinctes parmi lesquelles, Marie démêla « bravoure » et « cœur valeureux ». D’où elle conclut sans plus tarder que son Herminie était tombée amoureuse d’un homme qui avait pratiquement le double de son âge et dont, pour ce qu’elle en savait, les goûts s’attachaient à des créatures un brin plantureuses comme Eglantine, la patronne de La Vigne en Fleurs, rue des Nonnains-d’Hyères, qui était aussi sa logeuse. Elle avait donc décidé d’aller voir sur place comment se passaient les choses avec un homme aussi imprévisible que Gabriel.
Laissant Herminie au logis, elle s’était embarquée avec le seul Peran dans sa voiture verte sans armoiries mais passa par La Vigne en Fleurs pour y récupérer Pons, dit « Pain-Perdu » le fidèle valet de Malleville qu’elle trouva dévoré d’inquiétude, tout comme l’accorte Eglantine qu’elle connaissait[13] sans lui révéler cependant la retraite de son amant. Cette éplorée consentit à s’accommoder d’une vague promesse de les réunir un jour point trop éloigné…
À Lésigny, elle trouva les choses telles qu’Herminie les avait décrites. À demi couché dans un vaste fauteuil, ses pieds bottés posés sur les chenets d’une cheminée, Gabriel s’occupait à faire méthodiquement disparaître le contenu d’une bouteille de bourgogne. L’entrée soudaine de Marie le remit debout et se hâtant de refermer son pourpoint dégrafé, mais elle ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche :
— Mille tonnerres, Malleville ! C’est tout ce que vous trouvez à faire ? Essayer de vous enivrer ?
— C’est une occupation comme une autre. Madame la Duchesse, et comme je ne sais que faire de moi… mais permettez d’abord que je vous remercie de la peine que vous avez prise !