Marie et son amant dansèrent la nuit entière au fastueux bal que le Duc donna à la Reine. Il semblait à tous qu’une sorte d’âge d’or pointait à l’horizon.
Cependant, la principale fonction d’un Garde des Sceaux ne consistant pas à battre l’entrechat, Châteauneuf fut rapidement prié de rejoindre le Cardinal. Il s’en consola en reprenant avec sa Duchesse une correspondance enflammée dans laquelle, oubliant la plus élémentaire prudence, on faisait des projets d’avenir.
En quittant Cadillac on passa par Bordeaux, mais, sans y rester – ne convenait-il pas de laisser l’ennemi agoniser en paix ? – et l’on alla s’installer à Blaye où de nouvelles fêtes eurent lieu. Néanmoins, trouvant que la fin tardait par trop, Anne d’Autriche envoya La Porte aux nouvelles en le pressant de revenir au plus vite, dès le dernier soupir… Ce qu’il rapporta sema la consternation : il avait effectivement trouvé le Cardinal au lit « en train de se faire panser le derrière », mais convalescent Marie se reprit la première :
— Eh bien, soupira-t-elle, il ne nous reste qu’à faire aussi bonne mine que possible et à montrer sur nos visages plus de joie que nous n’en avons au cœur…
Et à reprendre le fil si séduisant des conspirations !
En ayant assez des fêtes locales, la Cour repartit pour Paris, laissant Richelieu revenir à petites étapes dont deux donnèrent à réfléchir à Madame de Chevreuse : les châteaux de Couzières et de Rochefort en Yvelines appartenant à son père, Hercule de Rohan-Montbazon, avec qui elle n’entretenait que des rapports très rares depuis la Noël de Dampierre. Devenu Gouverneur de Paris et plus que jamais attaché au parti du Roi, le vieil ours ne cachait pas le mépris que lui inspirait sa fille, mépris que celle-ci lui rendait en ironie : il était de notoriété publique que sa ravissante épouse le trompait abondamment. Avec, entre autres, le malheureux Montmorency ! Mais qu’il reçût chez lui, et par deux fois, le Cardinal, cela signifiait qu’il étendait désormais son attachement à Louis XIII, jusqu’à son Ministre. Il conviendrait à l’avenir d’en tenir compte puisque Richelieu s’obstinait à vivre.
Quand vint l’hiver, tout le monde était rentré à Paris où l’habituelle vie de cour se déroula durant quelques semaines dans un calme inhabituel. C’était à croire que les partis en présence choisissaient le silence, chacun s’observant sans manifester d’autres sentiments qu’une exacte courtoisie. Le Roi vint même, en janvier, chasser à Dampierre où le couple Chevreuse le reçut avec une joie sincère chez Claude, mais feinte chez Marie servie par sa grâce naturelle.
À la joie de Châteauneuf, les relations de la jeune femme avec Richelieu étaient inexistantes. En revanche, s’il ignorait tout de la correspondance active et secrète que Marie et la Reine entretenaient avec la Lorraine, l’Angleterre et l’Espagne, il était plus proche d’elle que jamais même si leurs moments d’intimité étaient rares. Il lui écrivait abondamment et, lorsqu’ils se rencontraient chez la Reine, il se laissait tirer les vers du nez avec un total abandon, allant jusqu’à raconter ce qu’il se passait au Conseil. Ce qui permit à Marie d’avertir Charles de Lorraine d’une prochaine attaque des troupes françaises contre l’une de ses villes frontières…
Le Cardinal semblait s’en désintéresser. Quant au Roi, toujours épris de Mademoiselle de Hautefort, il lui faisait une cour à la fois timide et assidue que la jeune fille traitait avec une ironie cruelle…
Et puis, soudain, l’orage que personne n’avait vu venir éclata.
Le 25 février, alors que le Roi se trouvait à Saint-Germain, il fit appeler le marquis de Châteauneuf et lui laissa à peine le temps de le saluer avant de lui ordonner sèchement de lui remettre les Sceaux de France, puis de le faire arrêter par Monsieur de Gordes et conduire à la Bastille tandis que ses demeures étaient fouillées de fond en comble et ses papiers saisis. On y trouva une énorme correspondance dont trente-deux lettres de Montaigu, trente et une de la reine Henriette-Marie et une quantité – malheureusement trop explicites ! – de Madame de Chevreuse.
Quelques jours plus tard, le duc de Chevreuse recevait l’ordre d’emmener sa femme hors de Paris. Mais il n’était plus question de Dampierre. Louis XIII connaissait trop la faiblesse de ce mari-là et c’est à Couzières, chez son père, que Marie était expédiée, au moment même où Châteauneuf s’en allait, sous bonne escorte, à Angoulême où l’attendait le donjon…
DEUXIÈME PARTIE
LES CHEMINS DE L’ERRANCE
CHAPITRE IX
LA PRÉSIDENTE
Retrouver Couzières où elle avait passé la plus grande partie de son enfance causa une sorte de déception à Madame de Chevreuse. Trop habituée aux palais royaux et à son superbe Dampierre, elle le trouva plus petit que dans son souvenir. Gracieux cependant avec son clair logis à hautes fenêtres entre deux tours coiffées de poivrières d’ardoise bleue et surtout ses jardins – mal entretenus, hélas ! – qui descendaient jusqu’à l’Indre, il n’était plus à la mesure de ses ambitions. À ses yeux blasés ce n’était qu’un manoir, heureusement bien meublé et disposant d’un certain confort. Ce qui ne l’empêchait pas d’être déjà entré dans l’Histoire, puisqu’il avait servi de cadre à la réconciliation de Louis XIII et de son impossible mère après leur première guerre. Un autre lieu l’attachait à Marie qui n’avait pas attiré son attention jadis mais qui à présent l’émouvait : son père l’avait acheté avant sa naissance au marquis de l’Aubépine, père de son pauvre Châteauneuf. Le prisonnier d’Angoulême y avait joué, enfant, comme elle-même sous les grands arbres et au bord de la rivière.
Son dernier amant, elle n’y pensait pas sans regrets : c’était un partenaire délicieux et elle l’aimait d’une certaine manière. Elle savait qu’elle penserait à lui longtemps, même si elle n’était effleurée par aucun remords. Quand on suit un but, on mesure ce que l’on risque et il faut savoir perdre avec élégance. L’idée ne lui venait pas qu’elle pût être la cause de son malheur actuel : un homme de qualité ne pouvait continuer à servir platement un Richelieu. L’important était qu’il n’y eût pas laissé la vie et Marie se faisait fort de le tirer un jour ou l’autre de sa triste condition. Elle savait – on le lui avait dit – qu’il avait pris arrestation et incarcération avec une aimable philosophie, presque avec le sourire. Il s’était accusé « tant qu’on voulut d’avoir trop aimé les dames », ajoutant que « le reste n’était que folies de femmes et badineries ». En vérité on ne pouvait rêver prisonnier plus décontracté !
Cela dit, Marie qui redoutait un peu d’avoir à subir par personnes interposées la rancune de son père fut vite rassurée : elle connaissait presque tous les serviteurs de Couzières, y fut reçue comme l’enfant prodigue et se retrouva quasiment maîtresse des lieux. Peran et Anna, à sa surprise, lui parurent heureux d’y vivre à nouveau : ils se réinstallèrent avec aisance dans leurs habitudes d’autrefois. Protégée par leur fidélité, Marie se savait en sécurité, même si, des fenêtres de sa chambre, elle pouvait apercevoir, à une demi-lieue, l’énorme donjon de Montbazon, aussi malveillant que le duc Hercule et dont elle savait qu’avant de lui laisser Couzières, il avait proposé de l’y loger « afin d’être sûr qu’elle ne causerait plus d’ennuis à quiconque ! ». On n’est pas plus affectueux !