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— Dans les circonstances actuelles, celles-ci me paraissent minces. Dieu sait quand nous le reverrons… si même nous le revoyons, soupira Herminie d’un ton si désolé que Marie l’attira à elle pour l’embrasser :

— Il ne faut jamais désespérer ! conclut-elle.

Les jours passèrent sans apporter la moindre nouvelle de Malleville. Pourtant, des visiteurs vinrent à Couzières pour le plus grand plaisir de Marie, et d’abord Montaigu qu’elle ne trouva plus aussi amusant qu’auparavant : il vieillissait. Mal selon la Duchesse, parce qu’il se tournait vers Dieu et, sans aller jusqu’à la bigoterie, demandait souvent à la méditation et à la prière de l’aider dans ses entreprises puisqu’il poursuivait son activité d’agent secret avec la Lorraine. Aussi était-il moins attiré par les jeux de l’amour. C’était comme si l’âme de Marie l’intéressait plus que son corps. Celle-ci qui bâillait toujours au prêche s’en consola d’autant mieux qu’il avait avec lui un jeune gentilhomme anglais, William, Lord Craft, qui tomba amoureux de la Duchesse au premier regard et qu’elle trouva absolument charmant. Elle lui accorda ses « faveurs » dans certaine grotte aménagée par le duc Hercule sous l’une des terrasses de ses jardins descendant jusqu’à la rivière.

Des pilastres ioniques en marquaient l’entrée et il s’y trouvait une source pétrifiante qui faisait peur aux gens du village et même aux petites servantes. Cette bienheureuse conjoncture avait permis à Marie d’y porter des tapis et des coussins en prétextant que la fraîcheur du lieu lui permettait de supporter les étouffantes chaleurs de l’été. William Craft n’y vécut pas moins quelques nuits torrides qui transformèrent le jeune homme – beau et agréablement bâti de surcroît – en adorateur tellement béat que c’en devenait gênant Surtout pour Montaigu, qui le renvoya à Londres chargé de « rapports urgents » pour Whitehall. Rapatrié, il couvrit sa déesse de lettres débordantes : « La passion que j’ai pour vous est plus grande que je ne peux exprimer et la résolution que j’ai prise ne changera jamais » ou encore : « Je n’aimerai jamais que vous et cela de tout mon cœur, toute mon âme et toute ma vie… » On devait le revoir de temps en temps mais pas à Couzières : Marie qui n’appréciait la campagne que par temps doux et beau soleil, et en particulier une campagne aussi éloignée de Paris, décida de s’établir à Tours quand vinrent les mauvais jours. D’abord elle y avait ses hommes d’affaires chargés de débrouiller une trésorerie dont ni elle ni son époux ne s’étaient jamais beaucoup souciés. En outre, le mouvement de la ville permettait de recevoir discrètement plus de gens un peu hors du commun que dans son petit château. Aussi alla-t-elle s’installer dans un bel hôtel appartenant à l’Archevêché, l’hôtel de La Massetière dont la location ne lui coûterait guère : elle avait en effet séduit le vieil Archevêque, Monseigneur Bertrand d’Eschaux, qui était une ancienne relation puisqu’il avait béni son mariage avec Luynes. Basque d’origine, il avait été évêque de Bayonne, c’était un homme fort instruit, fort aimable, borgne et âgé de plus de quatre-vingts ans. Il n’en flamba pas moins comme un fétu de paille en retrouvant près de vingt ans après la jolie mariée de jadis devenue une foudroyante beauté.

On ne sait trop si leurs relations dépassèrent une bienséante amitié mais c’est peu probable étant donné le penchant de Marie pour les hommes bien charpentés et en possession de tous leurs moyens. Monseigneur d’Eschaux n’en devint pas moins un habitué de la maison où il venait pratiquement chaque jour. Pour être platonique, cet amour était délicieux parce qu’il donnait à la Duchesse l’impression d’être protégée par un oncle affectueux… et généreux car Monseigneur lui « prêtait de l’argent » avec une libéralité qui l’enchantait…

Rapidement, Madame de Chevreuse devint le principal centre d’intérêt des cancanières de la ville. Ces dames n’appréciaient ni ses relations, ni son train de maison, ni ses toilettes somptueuses et pas davantage la façon cavalière qu’elle avait de les traiter. Et durant son séjour à Tours, Marie ne se fit pas une seule amie. Elle s’en souciait peu, son esprit et son temps étant accaparés par les affaires du royaume et son énorme correspondance. La Lorraine, où Monsieur s’accrochait parce que le Roi s’obstinait à refuser la reconnaissance de son mariage avec la charmante Marguerite, était entrée en conflit ouvert et, à l’automne, les troupes françaises occupaient Nancy dont tout le monde s’était enfui à commencer par Gaston d’Orléans, parti rejoindre à Bruxelles sa chère maman tandis que le duc Charles apportait ses forces aux princes allemands dont les Etats, depuis plusieurs années, subissaient les ravages de l’effroyable guerre de Trente Ans. Avec à cette époque une accalmie due à la mort du roi de Suède Gustave Adolphe, allié de la France et qui avait été sans doute le plus grand capitaine de son temps. Ce qu’il avait fait subir aux Impériaux était autant de gagné par la France et si les Suédois restèrent dans le conflit, ils étaient affaiblis et le royaume se retrouva au premier rang. Au milieu de cet imbroglio, Marie nageait comme un poisson dans l’eau, s’efforçant de brouiller les cartes plus encore qu’elles ne l’étaient. Grâce à Dieu sans obtenir grand effet : tant qu’aucun conflit n’opposait ouvertement la France à l’Espagne, on tenait volontiers cette avalanche de lettres et de billets pour « bavardages de femmes » sans y attacher autrement d’importance. De Bruxelles, le Cardinal-Infant, exaspéré par les criailleries incessantes de Marie de Médicis et de Madame du Fargis, toujours à court d’argent, se contentait d’envoyer de bonnes paroles à sa sœur par le truchement de Mirabel et de Madame de Chevreuse, mais les choses n’avançaient guère.

Marie s’en rendait compte. Cela l’enrageait d’autant plus que dans ce que lui écrivait Anne d’Autriche, il était de moins en moins question de son retour à la Cour. Ce qui était au fond la seule affaire qui lui importât. On lui prêchait la patience, et ce qu’elle en gardait diminuait de jour en jour. Paris n’était éloigné de Tours que d’environ cinquante lieues, pourtant elle éprouvait le sentiment d’habiter au bout du monde. Jamais exil ne lui avait paru aussi pénible à supporter, sans doute parce qu’elle perdait petit à petit la conscience d’être importante comme à Nancy où elle tenait dans sa main le Duc régnant, ou même à Dampierre où elle était chez elle et pouvait disposer de l’ensemble des forces d’un duché, sans compter l’affection qu’elle avait pu inspirer à ses habitants. À Couzières, elle n’était pas chez elle mais chez un père qui la détestait et à Tours le seul personnage de quelque importance à sa dévotion était un vieil évêque au bord de la tombe.

Les gens qui venaient lui faire visite lui semblaient assommants, à la seule exception du séduisant François de La Rochefoucauld, fils aîné du Duc et titré prince de Marcillac selon la coutume. C’était la Reine qui le lui avait présenté un jour à Fontainebleau. Joli garçon de vingt-deux ans avec de beaux cheveux bruns et un visage régulier à la bouche sensuelle, il était exilé lui aussi sur ses terres pour intempérance de langage. « Curieux personnage, généreux, chimérique, passionné mais irrésolu, velléitaire et malchanceux, il évoque assez bien ces héros de romans dotés au berceau de multiples dons qu’une méchante fée aurait empêché d’utiliser[14]. »

On l’avait marié à quinze ans à une gamine de son âge. Andrée ne quittait que rarement le château familial où elle s’occupait des enfants qu’il lui distribuait avec libéralité. Comme elle ne le gênait pas il s’entendait assez bien avec elle et, s’il écrivit un jour : « Il y a de bons mariages, mais il n’y en a point de délicieux », il est probable qu’il pensait au sien.