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— Ça marcherait sûrement, approuva Art. N’importe comment, il y aura une ville à cet endroit, et c’est le principal. C’est l’une des plus belles baies de cette partie de la côte ; tôt ou tard on y fera un port. Ce ne serait donc pas une capitale installée au milieu de nulle part comme Canberra, Brasilia ou Washington. Elle aurait une vie propre, une vie portuaire.

— C’est vrai. Ce serait formidable.

Nadia poursuivit son chemin, galvanisée par cette idée. Il y avait des mois qu’elle ne s’était sentie aussi bien. Presque tous les partis représentés à Sheffield étaient d’accord pour établir une capitale quelque part, et cette baie avait déjà été proposée par les Sabishiiens, ce n’était donc pas une idée nouvelle. Le peuple était prêt à la soutenir. Et elle pourrait s’impliquer à fond dans sa construction, puisqu’il s’agirait d’un dossier de travaux publics. Ça participait de l’économie de cadeau. Peut-être réussirait-elle à imprimer sa patte au projet. Plus elle y pensait, plus cette idée lui plaisait.

Ils étaient allés très loin le long du littoral, entre la courbe de roche rouge et la mer qu’elle semblait saluer. Ils firent demi-tour et repartirent vers la petite station. Le vent chassait les nuages dans le ciel. Juste au-dessous, un V déchiqueté d’oies trompetantes filait vers le nord.

Plus tard, ce jour-là, alors qu’ils retournaient vers Sheffield, Art lui prit la main et inspecta son nouveau petit doigt.

— Tu sais, fit-il lentement, fonder une famille, c’est aussi une façon de bâtir quelque chose de ses propres mains.

— Quoi ?

— Tous les problèmes liés à la procréation sont maintenant connus.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Je veux dire, tant qu’une femme est en vie, elle peut parfaitement avoir des enfants, d’une façon ou d’une autre.

— Hein ?

— C’est ce qu’on dit. Si tu voulais, tu pourrais en avoir un.

— Non.

— Si, si, je t’assure.

— Non.

— C’est une bonne idée, pourtant.

— Non.

— Enfin, écoute, construire… C’est génial, bien sûr, mais on ne peut pas faire de la plomberie toute sa vie. De la plomberie, de la menuiserie, conduire un bulldozer… c’est très intéressant, je te l’accorde, mais quand même. Nous avons une longue vie à remplir. Et le seul travail vraiment assez intéressant pour être poursuivi sur le long terme, ce serait d’élever un enfant, tu ne penses pas ?

— Non, je ne pense pas !

— Mais tu n’as jamais eu d’enfant ?

— Non.

— Eh bien, voilà.

— Oh, mon Dieu…

Son doigt fantôme la picotait. Mais ce n’était plus un doigt fantôme, à présent. Il était là pour de bon.

HUITIÈME PARTIE

Le Vert et le Blanc

1

Des cadres se rendirent à Xiazha, dans le Guangzhou, et dirent, Pour le bien de la Chine, vous allez reconstruire cette ville sur le Plateau de la Lune, sur Mars. Vous vous rendrez tous là-bas, avec votre famille, vos amis et vos voisins, tous les dix mille. Dans dix ans, vous pourrez décider de revenir si vous préférez, et d’autres iront vous remplacer à la nouvelle Xiazha. Vous devriez vous plaire, là-bas. C’est à quelques kilomètres du port de Nilokeras, près du delta de la Maumee. Le sol est fertile. Il y a déjà d’autres villages chinois implantés dans la région, et des quartiers chinois dans toutes les grandes villes. Il y a beaucoup d’espace disponible. Le voyage pourra commencer dans un mois, en train jusqu’à Hong Kong, le ferry jusqu’à Manille, puis dans l’ascenseur spatial. Six mois de traversée de l’espace jusqu’à Mars, jusqu’à leur ascenseur de Pavonis Mons, et un train spécial jusqu’au Plateau de la Lune. Qu’en dites-vous ? Votez pour à l’unanimité et partons du bon pied.

Plus tard, un employé de la ville appela Hong Kong et mit un agent de Praxis au courant. Le bureau de Hong Kong transmit l’information au groupe d’études démographiques du Costa Rica. Là-bas, une programmatrice appelée Amy joignit le rapport à une longue liste de rapports similaires, et y réfléchit toute la matinée. L’après-midi, elle appelait William Fort, qui faisait du surf autour d’un nouveau récif au Salvador. Elle lui exposa la situation.

— Le monde bleu est plein, dit-il. Le monde rouge est vide. Ça va poser des problèmes. Il faut que nous en parlions.

Le groupe démographique et une partie de l’équipe politique de Praxis, dont la plupart des Dix-Huit Immortels, rejoignirent Fort. Les démographes exposèrent la situation.

— Tout le monde reçoit le traitement de longévité, maintenant, dit Amy, nous sommes en plein âge malthusien.

La situation démographique était explosive. Les gouvernements de la Terre voyaient souvent dans l’émigration vers Mars une solution au problème. Même avec son nouvel océan, Mars disposait d’une surface habitable presque égale à celle de la Terre, et n’était pour ainsi dire pas peuplée. Amy dit au groupe que les nations vraiment surpeuplées y envoyaient déjà tous les gens qu’ils pouvaient. Les émigrants étaient souvent des membres de minorités ethniques ou religieuses mécontentes de leur sort et qui ne demandaient qu’à partir. En Inde, les cabines de l’ascenseur spatial basé dans l’atoll de Suvadiva, au sud des Maldives, étaient chaque jour pleines d’émigrants, essentiellement des Sikhs, des habitants du Cachemire, des musulmans et des hindous, mais aussi des Zoulous d’Afrique du Sud, des Palestiniens d’Israël, des Kurdes de Turquie et des Indiens d’Amérique du Nord qui tous voulaient s’installer sur Mars.

— On pourrait dire que Mars est en train de devenir la nouvelle Amérique, remarqua Amy.

— Et comme dans la vieille Amérique, ajouta une femme appelée Elizabeth, il y a déjà sur place une population indigène qui va encaisser le choc. Pensez un instant en terme de nombres : si, chaque jour, les cabines de tous les ascenseurs spatiaux sont pleines, comme il y a cent passagers par cabine, ça fait deux mille quatre cents personnes par ascenseur qui débarquent à l’autre bout, et comme il y a dix ascenseurs, ça fait vingt-quatre mille personnes par jour, soit huit millions sept cent soixante mille personnes par an.

— Disons dix millions, reprit Amy. Ça fait beaucoup, et pourtant, à ce rythme-là, il faudra un siècle pour transférer sur Mars un seul des seize milliards d’hommes qui peuplent la Terre. Ce qui ne changera pour ainsi dire rien pour nous. Ça ne tient pas debout ! Nous ne pourrons jamais transférer une partie significative de la population de la Terre sur Mars. Nous devons à tout prix essayer de résoudre les problèmes de la Terre sur Terre. Mars se bornera à jouer le rôle de vase d’expansion psychologique. Pour l’essentiel, nous sommes livrés à nous-mêmes.

— Il n’est pas utile que cela tienne debout, objecta William Fort.

— C’est vrai, acquiesça Elizabeth. Des tas de gouvernements terriens font ça, que ça ait un sens ou non. La Chine, l’Inde, l’Indonésie, le Brésil, ils marchent tous dans la combine, et si l’émigration se maintient à la capacité actuelle du système, la population martienne va doubler en près de deux ans et Mars sera totalement submergée sans que rien ne change ici.

L’un des Immortels nota que la première révolution martienne avait été provoquée par une poussée migratoire d’une envergure comparable.