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— Et le traité Terre-Mars ? demanda quelqu’un d’autre. Je pensais qu’il interdisait spécifiquement des flux d’une telle importance.

— En effet, confirma Elizabeth. Il spécifie que l’immigration sera limitée à dix pour cent de la population martienne par année terrienne, mais que Mars devrait en accepter davantage si elle pouvait.

— Et puis, reprit Amy, depuis quand les traités ont-ils empêché les gouvernements de faire ce qu’ils voulaient ?

— Nous devons les envoyer ailleurs, fit William Fort.

Les autres le regardèrent.

— Où ça ? demanda Amy.

Personne ne répondit. Fort agita vaguement la main.

— Nous avons intérêt à trouver un endroit, répondit gravement Elizabeth. Même les Chinois et les Indiens, qui ont toujours été de bons alliés des Martiens, se fichent éperdument du traité. On m’a envoyé un enregistrement d’une réunion politique indienne sur le sujet : ils envisagent de mettre en action leur programme à pleine capacité pendant quelques siècles, et de voir ensuite comment ça se passe.

2

La cabine de l’ascenseur poursuivit sa descente, et Mars devint énorme sous leurs pieds. Puis ils ralentirent, juste au-dessus de Sheffield, et tout redevint normal. Ils retrouvèrent la gravité martienne, sans la force de Coriolis qui tirait tout sur le côté. Puis ils entrèrent dans le Socle. Ils étaient de nouveau chez eux.

Des amis, des reporters, des délégués, Mangalavid. À Sheffield, chacun vaquait fébrilement à ses affaires. Quelqu’un reconnaissait parfois Nirgal et lui faisait de grands signes amicaux. On s’arrêtait pour lui serrer la main, lui donner l’accolade, lui poser des questions sur son voyage ou sa santé.

— Content de vous revoir !

Et pourtant, dans la plupart des yeux… Il était si rare d’être malade. Quelques-uns détournaient le regard. Une pensée magique : Nirgal comprit soudain que, pour beaucoup d’entre eux, le traitement de longévité était un garant d’immortalité. Ils ne voulaient pas être obligés de revoir leur façon de penser, alors ils regardaient ailleurs.

Mais Nirgal avait vu Simon mourir, les os pleins de sa jeune moelle à lui. Il avait senti son corps entrer en déliquescence, senti la souffrance de ses poumons, de chacune de ses cellules. Il savait que la mort était une réalité. L’immortalité n’était pas leur lot et ne le serait jamais. Une sénescence retardée, disait Sax. Retardée, un point c’est tout. Nirgal le savait. Et les gens voyaient qu’il le savait et ils avaient un mouvement de recul. Il était impur. Ça le mettait en rage.

Il prit le train pour Le Caire et regarda défiler le vaste désert pentu de Tharsis Est. Sec et ferrique, le paysage originel de Mars la Rouge : son monde. Ses yeux le sentaient. Son cerveau, son corps, s’épanouissaient à cette vue : il était chez lui.

Mais les regards, dans le train, évitaient le sien. Il était l’homme qui n’avait pas pu s’adapter à la Terre. Le monde originel avait failli le tuer. Il était une fleur des Alpes, pas faite pour le monde réel, un être exotique pour qui la Terre était comme Vénus. Voilà ce que disaient leurs yeux fuyants. Un éternel exilé.

Et alors ? C’était aussi ça, être martien. Sur cinq cents indigènes qui allaient sur Terre, il en mourait un. C’était l’un des plus grands risques que pouvait courir un Martien : plus dangereux que le parapente, que d’aller dans le système solaire extérieur, qu’un accouchement. Une sorte de roulette russe, avec des tas de chambres vides dans le barillet, évidemment, mais il y avait une balle dans l’une d’elles.

Il y avait coupé. Pas de beaucoup, mais quand même. Il était en vie, il était chez lui ! Ces gens, dans le train, que savaient-ils ? Ils pensaient que la Terre l’avait terrassé, mais ils se disaient aussi qu’il était Nirgal le Héros, jusqu’alors invaincu. Pour eux, il n’était qu’une histoire, une idée, point final. Ils ne savaient rien de Simon, de Jackie, de Dao, d’Hiroko. Ils ignoraient tout de lui. Il avait vingt-six années martiennes, il était dans la force de l’âge et il avait enduré tout ce qui pouvait arriver à un homme de sa génération : la mort des parents, la perte de l’amour, la trahison. Ces choses-là arrivaient à tout le monde. Mais ce n’était pas le Nirgal que les gens voulaient.

Le train contourna les premières parois incurvées du Labyrinthe de la Nuit et entra bientôt dans la vieille gare du Caire. Nirgal alla se promener dans la ville sous tente. C’était la première fois qu’il y venait. Les petits bâtiments anciens l’intéressaient particulièrement. La station énergétique avait beaucoup souffert des déprédations causées par l’armée Rouge, lors de la révolution. Ses murs noircis n’avaient pas encore été restaurés. Il prit le large boulevard qui menait aux bureaux de la cité, les gens lui faisant des signes amicaux au passage.

Elle était là, dans le hall de l’hôtel de ville, près de la baie vitrée surplombant le canyon en U de Nilus Noctis. Nirgal s’arrêta, le souffle court. Elle ne l’avait pas encore vu. Son visage était plus plein, mais à part ça elle était toujours aussi grande et mince, vêtue d’une blouse de soie verte et d’une jupe vert foncé, d’un matériau plus épais, sa crinière noire cascadant dans son dos. Il ne pouvait en détacher ses yeux.

Puis elle le vit et il lui sembla qu’elle tiquait. L’image transmise par son bloc-poignet ne l’avait sans doute pas préparée aux changements provoqués par le mal de Terre. Ses mains se tendirent et elle les suivit, l’œil calculateur, la grimace qu’elle avait eue en le reconnaissant soigneusement corrigée pour les caméras qui l’entouraient en permanence. Mais il l’aima pour ces mains tendues vers lui. Il sentit la chaleur de son visage, ses joues qui rosissaient alors qu’ils s’embrassaient chastement, comme des diplomates qui se montrent amicaux. De près on ne lui aurait pas donné plus de quinze années martiennes, à peine plus que la fleur de la jeunesse, l’âge du plein épanouissement. On disait qu’elle avait commencé à suivre le traitement dès l’âge de dix ans.

— C’est donc vrai, dit-elle. La Terre a failli avoir ta peau.

— Enfin, un virus, plutôt.

Elle éclata de rire, mais son regard conserva cette expression calculatrice. Elle le prit par le bras, l’emmena vers ses compagnons comme un aveugle. Il connaissait plusieurs d’entre eux. Elle fit tout de même les présentations, pour bien lui faire sentir que la garde rapprochée du parti avait beaucoup changé depuis son départ. Mais il était trop occupé à se montrer jovial pour le remarquer. Soudain, les présentations furent interrompues par un vagissement retentissant. Il y avait un bébé parmi eux.

— Ah, fit Jackie en regardant son bloc-poignet. Elle a faim. Viens voir ma fille.

Une femme serrait contre elle un bébé de quelques mois, aux bonnes joues rondes, à la peau plus foncée que celle de Jackie et qui hurlait à pleins poumons. Jackie la lui prit des bras et disparut dans une pièce voisine.

Nirgal resta planté là. Il vit Tiu, Rachel et Frantz près de la fenêtre. Il s’approcha d’eux et suivit, du regard, la direction qu’avait prise Jackie. Ils levèrent les yeux au ciel, haussèrent les épaules. Jackie n’avait pas dit qui était le père, lui confia Rachel, tout bas. Ce n’était pas un comportement exceptionnel. Les femmes de Dorsa Brevia faisaient souvent ça.

La femme qui tenait l’enfant vint dire à Nirgal que Jackie voulait lui parler. Il la suivit dans une chambre qui donnait sur Nilus Noctis. Jackie était assise devant la fenêtre et donnait le sein à l’enfant en regardant le paysage. Le bébé était manifestement affamé. Il tétait de toutes ses forces, les yeux hermétiquement clos, en piaulant, ses petits poings noués en une sorte de comportement arboricole vestigiel comme si, dans une existence antérieure, il avait vécu accroché dans les arbres, cramponné à une branche ou à de la fourrure. Il y avait un monde de culture dans ce simple geste.