Jackie donnait ses instructions à des assistants qui se trouvaient dans la pièce, et par l’intermédiaire de son bloc-poignet.
— Ils peuvent dire ce qu’ils veulent à Berne, nous voulons conserver la possibilité d’infléchir les quotas si nécessaire. Il faudra bien que les Indiens et les Chinois s’y fassent.
Nirgal commençait à voir clair dans certaines choses. Jackie était membre du conseil exécutif, mais le conseil n’était pas particulièrement puissant. Elle était aussi l’un des chefs de Mars Libre, et le parti avait beau perdre de son influence sur la planète, le pouvoir se transférant peu à peu vers les tentes, il pouvait encore jouer un rôle déterminant dans les relations Terre-Mars. Et même s’il se contentait de coordonner la politique, il disposerait du pouvoir considérable dévolu aux coordinateurs. Nirgal n’en avait jamais eu davantage, au fond. Dans bien des cas, ce rôle pourrait revenir à faire la politique terrienne de Mars, le gouvernement global étant de plus en plus dominé par une majorité écrasante menée par Mars Libre pendant que les dirigeants locaux géraient leur fonds de commerce sur place. L’impression générale était évidemment que les relations Terre-Mars allaient réduire tout le reste à la portion congrue. Si bien que Jackie était peut-être en train de devenir une puissance interplanétaire…
Nirgal regarda le bébé. La princesse de Mars.
— Assieds-toi, fit Jackie en lui indiquant le banc à côté d’elle. Tu as l’air fatigué.
— Non, non, ça va, répondit Nirgal, mais il s’assit.
Jackie eut un mouvement de menton impérieux à l’intention d’un de ses assistants et ils se retrouvèrent seuls dans la pièce avec le bébé.
— Les Chinois et les Indiens croient que nous sommes un nouveau territoire à conquérir, remarqua Jackie. Ça ressort de tous leurs propos. Ils sont beaucoup trop amicaux.
— Peut-être qu’ils nous aiment bien, rectifia Nirgal. (Jackie eut un sourire, mais il poursuivit :) Nous les avons aidés à se débarrasser des métanats. Je doute qu’ils espèrent nous envoyer tout leur surplus de population. Ils sont trop nombreux pour que l’émigration change quoi que ce soit en ce qui les concerne.
— Peut-être, mais ils peuvent toujours rêver. Et avec les ascenseurs spatiaux, ils pourraient en envoyer un flux régulier. Ça ira plus vite que tu n’imagines.
Nirgal secoua la tête.
— Ça ne suffira jamais.
— Comment le sais-tu ? Tu n’es allé dans aucun de ces endroits.
— Un milliard, ça fait un tas de gens, Jackie. Une quantité inimaginable. Et il y a dix-sept milliards d’hommes sur Terre. Ils ne peuvent pas en envoyer une fraction significative ici, ils n’ont pas les navettes nécessaires.
— Ils pourraient essayer quand même. Les Chinois ont inondé le Tibet de Chinois Han, ça n’a guère arrangé leur problème démographique, mais ça ne les a pas empêchés pour autant de le faire.
— Le Tibet est là-bas, répondit Nirgal en haussant les épaules. Nous garderons nos distances.
— D’accord, fit Jackie impatiemment, mais nous ne serons pas toujours là pour veiller au grain. S’ils vont à Margaritifer et s’ils concluent un accord avec les caravanes arabes de la région, qui y mettra le holà ?
— Les cours environnementales.
Jackie émit un bruit éloquent. Au même moment, le bébé cessa de téter et se mit à geindre. Jackie le changea de sein. Un globe olivâtre strié de veines bleuâtres.
— Antar ne croit pas que les cours environnementales fonctionneront longtemps. Nous avons eu un litige avec elles pendant que tu étais parti, et si nous avons cédé, c’est uniquement pour laisser au système une chance de marcher, mais c’est une aberration et elles n’ont aucun pouvoir. Quoi qu’on fasse, ça a un impact sur l’environnement, de sorte qu’elles sont censées arbitrer tous les problèmes. Mais les gens abattent les tentes dans les zones les moins élevées, et pas un responsable sur cent ne va trouver les cours pour demander la permission. Et pourquoi le feraient-ils ? Tout le monde est un écopoète, maintenant. Non. Cette histoire de cours ne marchera jamais.
— On ne peut pas en être sûrs, répliqua Nirgal. Alors c’est Antar le père, hein ?
Jackie haussa les épaules.
Tout le monde pouvait être le père : Antar, Dao, Nirgal lui-même, et merde, même John Boone si un échantillon de son sperme avait été conservé quelque part. Ce serait du Jackie tout craché. Sauf que, dans ce cas, elle l’aurait crié sur les toits. Elle tourna la petite tête de l’enfant vers elle.
— Tu penses vraiment que c’est bien d’élever un enfant sans père ?
— C’est comme ça que tu as été élevé, non ? Et je n’ai pas eu de mère. Nous sommes tous des enfants de parent isolé.
— Et tu crois que c’était bien ?
— Qui sait ? rétorqua Jackie avec une expression indéchiffrable, la bouche légèrement pincée par le ressentiment, la méfiance…
Impossible à dire. Elle savait qui étaient ses deux parents, mais un seul était resté à ses côtés, et Kasei n’était pas souvent là. Puis il était mort à Sheffield, en partie à cause de la réaction brutale à l’assaut des Rouges dont Jackie elle-même s’était faite l’avocate.
— Tu n’as su qu’à six ou sept ans, pour Coyote, pas vrai ? reprit-elle.
— C’est vrai, mais ce n’était pas bien.
— Quoi ?
— Ce n’était pas bien, répéta-t-il en la regardant droit dans les yeux.
Elle baissa le regard sur son bébé.
— Ça vaut mieux que de voir ses parents se déchirer.
— C’est ce que tu ferais avec le père ?
— Qui sait ?
— Alors dans ce cas, en effet, ça vaut mieux.
— Peut-être. En tout cas, il y a des tas de femmes qui font comme ça.
— À Dorsa Brevia.
— Partout. La famille biologique n’est pas une institution martienne, hein ?
— Je ne sais pas, répondit Nirgal, songeur. En fait, j’ai vu beaucoup de familles dans les canyons. Nous venons d’un groupe inhabituel à ce point de vue.
— À de nombreux points de vue.
Le bébé détourna la tête, repu. Jackie rajusta son soutien-gorge puis son corsage.
— Marie ? appela-t-elle, et son assistante entra. Je pense qu’il faudrait la changer.
Elle tendit le bébé à la femme qui sortit sans un mot.
— Des domestiques, maintenant ? remarqua Nirgal.
Jackie pinça à nouveau les lèvres, se leva et appela :
— Mem ? Mem, dit-elle à la femme qui se précipita dans la pièce, il faut que nous rencontrions les gens de la cour environnementale au sujet de la requête chinoise. Nous pourrions peut-être utiliser ça comme moyen de pression afin de faire reconsidérer le jugement sur l’attribution d’eau au Caire.
Mem hocha la tête et quitta la pièce.
— Tu viens de décider ça tout de suite ? demanda Nirgal.
Jackie le congédia d’un geste de la main.
— Contente que tu sois de retour, Nirgal, mais essaie de te mettre un peu au courant de ce qui se passe, d’accord ?
Se mettre au courant… Mars Libre était maintenant un parti politique, le plus puissant de Mars. Ça n’avait pas toujours été le cas. Au départ, ce n’était qu’un réseau d’amis, les membres de l’underground qui vivaient dans le demi-monde. Surtout des anciens étudiants de l’université de Sabishii et, plus tard, une association informelle regroupant des communautés de canyons sous tente, les clubs clandestins des villes, et ainsi de suite. Un terme vague englobant les sympathisants de l’underground, mais pas les membres d’un mouvement ou d’une philosophie politique particuliers. Juste une formule qui revenait souvent dans leurs conversations : « Mars Libre ».