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C’était, par bien des côtés, une création de Nirgal. Beaucoup d’indigènes songeaient à l’autonomie et les différents partis issei fondés par l’un ou l’autre des premiers colons ne les attiraient pas. Ils voulaient du neuf. Nirgal avait donc fait le tour de la planète et passé un certain temps avec ceux qui organisaient des réunions et lançaient des discussions, si bien qu’au bout d’un moment les gens avaient fini par se chercher un nom. Les gens aimaient que les choses aient un nom.

Cela s’était donc appelé Mars Libre. Et, pendant la révolution, c’était devenu un cri de ralliement pour les indigènes dont l’émergence constituait un vrai phénomène de société. Ils étaient si nombreux que c’en était proprement incroyable. Des millions. La plupart des indigènes. La définition même de la révolution, en fait. La principale raison de son succès. Mars Libre était devenu un mot d’ordre, leur but. Et ils l’avaient atteint.

Mais Nirgal était parti pour la Terre, afin d’y faire valoir leur point de vue. Et pendant son absence, pendant le congrès constitutionnel, de mouvement, Mars Libre était devenu une organisation. C’était bien. Le cours normal des choses, une étape nécessaire de l’institutionnalisation de leur indépendance. Personne ne s’en serait plaint ou n’aurait regretté le bon vieux temps. Ç’aurait été exprimer la nostalgie d’une époque héroïque qui n’avait pas été vraiment héroïque – ou qui était aussi caractérisée par la répression, l’étroitesse d’esprit, la pesanteur et le danger. Nirgal n’éprouvait aucune nostalgie. Si la vie avait un sens, ce n’était pas dans le passé qu’ils le trouveraient mais dans le présent, dans l’expression et non dans la résistance. Il n’avait aucune envie de revenir en arrière. Il était heureux qu’ils aient pris leur destin en main, partiellement du moins. Ce n’était pas le problème. Il ne s’inquiétait pas non plus de l’hypertrophie du parti. Mars Libre semblait sur le point de constituer une majorité écrasante, trois des sept conseillers exécutifs venant de sa direction, d’autres membres occupant la plupart des postes au gouvernement global. Un pourcentage significatif de nouveaux immigrants rejoignaient maintenant le parti, mais aussi des vieux, des indigènes qui soutenaient de petits partis avant la révolution, et enfin pas mal de gens qui avaient défendu le régime de l’ATONU et cherchaient de nouveaux leaders. Tous ensemble, ils formaient une masse formidable. Dans les premières années d’un nouvel ordre socio-économique, cette conjonction de pouvoir politique, d’opinions et de convictions comportait des avantages indéniables. Ils avaient les moyens de faire des choses.

Mais Nirgal n’était pas sûr de vouloir les faire avec eux.

Un jour qu’il se promenait dans la ville en regardant à travers la paroi de la tente, il vit un groupe de gens qui s’activaient au bord de la falaise, à l’ouest de la cité. Ils entouraient différents engins volants individuels : des ailes volantes et des ultra-légers apparemment lancés par une sorte de catapulte, et qui s’élevaient dans les courants thermiques matinaux. De petits deltaplanes et toute une variété de monoplaces d’un nouveau modèle qui évoquaient un minuscule planeur attaché sous une espèce de bulle. Ces engins étaient à peine plus grands que les gens qui prenaient place dans les nacelles ou sous les ailes delta. Tous étaient manifestement construits avec des matériaux ultra-légers. Certains étaient transparents et presque invisibles, de sorte qu’une fois dans le ciel, on aurait dit que les gens flottaient par leurs propres moyens, assis ou à plat ventre. Mais d’autres étaient colorés, et on les voyait de très loin, pareils à des coups de pinceau vert ou bleu. De minuscules réacteurs étaient fixés aux courtes ailes robustes, ce qui permettait au pilote de contrôler sa direction et son altitude. De vrais petits avions, sauf qu’ils étaient supportés par une bulle, ce qui les rendait plus sûrs et plus maniables. Leurs pilotes se posaient à peu près n’importe où, et il semblait impossible qu’ils plongent – qu’ils s’écrasent, en d’autres termes.

Pourtant, les deltaplanes paraissaient toujours aussi dangereux. Ceux qui volaient ainsi étaient les plus casse-cou du groupe, comme il devait le constater un peu plus tard : des gens avides de sensations, qui s’élançaient de la falaise en hurlant, leur exaltation alimentée par l’adrénaline crépitant sur les intercoms. Ils se jetaient à bas d’une falaise, après tout, et quel que soit le dispositif auquel ils étaient arrimés, leur corps mesurait le risque. Pas étonnant que leurs cris aient ce retentissement particulier !

Nirgal quitta la tente par le passage souterrain et s’approcha, irrésistiblement attiré par le spectacle. Voler en liberté dans le ciel… On le reconnut, évidemment, et on lui serra la main. Il accepta d’essayer, pour voir l’effet que ça faisait. Des adeptes du deltaplane lui proposèrent de lui apprendre à voler, mais il répondit en riant qu’il préférait commencer par un des petits ULM. Une femme appelée Monica l’invita à faire un tour dans un appareil à deux places, un peu plus gros que les autres, qui attendait non loin de là. Elle le fit asseoir à côté d’elle, ils montèrent le long du mât, puis ils furent projetés, après un violent à-coup, dans les vents forts de l’après-midi. Ils dévalèrent la pente et planèrent au-dessus de la ville, qui lui apparaissait maintenant comme une petite tente pleine de verdure, perchée à l’extrême nord-ouest du réseau de canyons qui sculptaient la pente de Tharsis.

Voler au-dessus de Noctis Labyrinthus ! Le vent gémissait sur le matériau transparent, résistant, de l’ULM, et ils rebondissaient comme un bouchon sur l’eau tout en montant horizontalement en ce qui lui parut une spirale sans fin. Mais Monica se mit à rire, manipula les commandes, et ils filèrent vers le sud à travers le labyrinthe, empruntant les canyons l’un après l’autre, négociant leurs intersections irrégulières. Puis ils survolèrent le chaos de Compton et le paysage déchiqueté de la porte d’Illyrie, au niveau de la pointe inférieure du glacier de Marineris.

— Les réacteurs de ces appareils sont beaucoup plus puissants que nécessaire, fit la voix de Monica dans ses écouteurs. On pourrait voler contre un vent de deux cent cinquante kilomètres à l’heure, mais à quoi bon, hein ? On les utilise aussi pour compenser le pouvoir ascensionnel de la bulle et redescendre. Tenez, essayez. Ça, c’est la tuyère gauche, ça, celle de droite, et là, ce sont les stabilisateurs. La manipulation des réacteurs est d’une simplicité enfantine. Seul le stabilisateur requiert un peu de pratique.

Devant Nirgal se trouvait un second jeu de commandes. Il actionna les commandes des tuyères. La bulle pivota vers la droite, puis la gauche.

— Waouh !

— Il y a un système de guidage programmé ; un garde-fou électronique. Si on donne un ordre catastrophique, les commandes coupent automatiquement.

— Combien d’heures de vol faut-il pour apprendre à manier correctement ce genre d’engin ?

— Eh bien, c’est ce que vous êtes en train de faire, non ? répondit-elle en riant. Disons qu’il faut une centaine d’heures, mais tout dépend de ce qu’on entend par « correctement ». Il y a la mesa de la mort entre cent et mille heures, entre le moment où les gens commencent à se sentir à l’aise et celui où ils sont vraiment très habiles, de sorte qu’ils s’attirent des ennuis. Mais ça vaut surtout pour le deltaplane, et les simulateurs de ces engins sont d’un tel réalisme qu’on peut obtenir ses heures de vol dessus, et on peut prendre l’air avec le système de guidage programmé même si on ne les a pas officiellement atteintes.