Выбрать главу

— Intéressant !

Ça l’était, en effet. Noctis Labyrinthus déroulait son réseau de canyons en dessous d’eux. Les soudaines pertes d’altitude, les remontées tout aussi rapides, au gré des vents. Le bruit de l’air qui se ruait sur leurs nacelles partiellement fermées…

— C’est comme si on était changé en oiseau !

— Exactement.

Et il eut l’intuition fulgurante que tout irait bien. De se réjouir, jamais son cœur ne se lasserait.

Après cela, il passa du temps dans un simulateur de vol, en ville, et plusieurs fois par semaine il prenait une leçon avec Monica ou un de ses amis, au bord de la falaise. Ce n’était pas très difficile, et il se sentit bientôt de taille à voler seul. Ils lui conseillèrent d’être patient. Il persévéra. Les simulateurs donnaient vraiment l’impression de la réalité. Si on faisait une bêtise, pour voir, le siège tanguait et s’agitait d’une façon très convaincante. Plus d’une fois, on lui raconta l’histoire de quelqu’un qui avait imposé à un ultra-léger une spirale tellement désastreuse que le simulateur de vol avait rompu ses amarres et crevé la paroi de verre qui se trouvait à côté. Plusieurs personnes avaient été blessées et l’imprudent s’était cassé le bras.

Nirgal évitait ce genre d’erreur, comme la plupart des autres. Presque tous les matins, il assistait aux réunions de Mars Libre, et l’après-midi, il volait. Plus ça allait et plus les meetings matinaux lui semblaient une corvée. Une seule chose l’intéressait, maintenant : voler. Ils avaient beau dire, il n’avait pas fondé Mars Libre. Quoi qu’il ait fait pendant toutes ces années, ce n’était pas de la politique, pas au sens où ils l’entendaient. Cela comportait peut-être un aspect politique, mais surtout il avait vécu sa vie, parlé aux gens de l’existence qu’ils voulaient mener, de plaisir et de liberté. D’accord, c’était politique, tout était politique, mais il se rendait compte qu’il ne s’intéressait pas vraiment à la politique. Ou au gouvernement, il ne savait plus.

Ça l’intéressait d’autant moins que la chose était aux mains de Jackie et de sa bande. C’était un autre genre de politique. Il avait tout de suite compris que la garde rapprochée de Jackie ne voyait pas d’un bon œil son retour de la Terre. Il était parti pendant presque toute une année martienne, et pendant ce temps-là, un nouveau groupe s’était propulsé sur le devant de la scène, à la faveur de la révolution. Nirgal constituait une menace pour le groupe, pour le contrôle que Jackie exerçait sur lui et pour l’influence qu’il avait sur elle. Ces gens lui étaient subtilement mais fermement opposés. Non, pendant un moment, il avait été le chef charismatique de la tribu martienne, le fils d’Hiroko et de Coyote, une hérédité mythique très puissante. Il aurait été très difficile de s’opposer à lui. Mais le temps avait passé. Maintenant, c’était Jackie qui était aux commandes, la descendante de John Boone avait elle aussi une hérédité mythique, elle aussi venait de Zygote, et en plus elle avait l’appui (partiel) du culte minoen de Dorsa Brevia.

Sans parler du pouvoir qu’elle exerçait sur lui, personnellement, dans leur dynamique intense. Mais ça, les conseillers de Jackie ne pouvaient pas le comprendre. Pour eux, mal de Terre ou non, il représentait une menace. Une éternelle menace pour leur reine indigène.

Alors il assistait aux réunions du matin en essayant d’ignorer les manœuvres mesquines et de s’intéresser aux problèmes qu’on leur posait de tous les coins de la planète, la plupart du temps des questions de territoire ou des querelles de clocher. Beaucoup de villes voulaient supprimer leur tente quand la pression de l’air le permettait, mais peu admettaient que les cours environnementales avaient leur mot à dire dans l’opération. Certaines zones étaient très arides, et les demandes d’attribution d’eau se multipliaient tant et si bien que le niveau de la mer du Nord aurait baissé d’un kilomètre s’il avait fallu satisfaire aux requêtes de toutes les cités assoiffées du Sud. Mille problèmes de ce genre mettaient à l’épreuve les innombrables liens entre l’autonomie locale et les considérations globales prévues par la Constitution. Les débats n’étaient pas près de finir.

Nirgal avait beau se moquer éperdument de la plupart de ces conflits, il les trouvait encore préférables aux intrigues partisanes qu’il voyait se développer au Caire. Il était revenu de la Terre sans position officielle, et il assistait aux manœuvres pour le caser soit à un poste honorifique comportant un pouvoir limité, soit, pour ceux qui le soutenaient (c’est-à-dire les adversaires de Jackie), en situation de pouvoir. Certains amis lui conseillaient d’attendre les élections sénatoriales pour se présenter, d’autres évoquaient le conseil exécutif, un poste au parti ou à la CEG. Tout cela lui paraissait également épouvantable, et quand il en parlait à Nadia par écran interposé, il voyait bien quel fardeau c’était pour elle. Elle semblait assez bien tenir le coup, mais il était évident que le conseil exécutif lui sortait par les yeux. Aussi écoutait-il, impassible et attentif, les conseils qu’on lui prodiguait.

Jackie se garda bien de lui donner son avis. Mais quand on suggérait à Nirgal de devenir une sorte de ministre sans portefeuille, son regard prenait une vacuité particulière, et il en déduisit que cette éventualité lui déplaisait plus que les autres. Elle tenait à ce qu’il assume une fonction bien définie qui, compte tenu de son propre poste, ne pourrait être qu’inférieure à la sienne. Alors que s’il jouait les électrons libres…

Elle restait donc assise là, comme une madone, avec sa fille. Qui était peut-être aussi la sienne. Antar la regardait du même air, en se disant la même chose. Et Dao en aurait fait autant s’il avait été encore en vie. Nirgal eut soudain une peine affreuse en pensant à son demi-frère, son tourmenteur, son ami. Aussi loin que ses souvenirs remontent, ils s’étaient bagarrés, Dao et lui, mais ils étaient frères quand même.

Jackie semblait avoir complètement oublié Dao, et Kasei avec. Tout comme elle oublierait Nirgal, s’il venait à se faire tuer. Elle faisait partie des Verts qui avaient prôné l’écrasement de la révolte des Rouges à Sheffield, elle avait pris le parti de la répression. Peut-être valait-il mieux qu’elle oublie les morts.

Le bébé se mit à pleurer. Il était impossible de distinguer dans son petit visage grassouillet la moindre ressemblance avec un adulte. La bouche rappelait celle de Jackie, en dehors de ça… C’était terrifiant, ce pouvoir créé par une paternité anonyme. Évidemment, un homme pouvait faire la même chose, prendre un œuf, le faire croître par ectogénèse, l’élever lui-même. Ça finirait bien par arriver, surtout si beaucoup de femmes suivaient la même démarche que Jackie. Un monde sans parents. Enfin, les amis étaient la seule vraie famille. Il frémit néanmoins à l’idée de ce qu’Hiroko avait fait, de ce que Jackie était en train de faire.

Il allait voler pour se vider la tête. Un soir, après de glorieuses évolutions au cœur des nuages, il se trouvait dans le pub au bord de l’aire d’atterrissage quand, au hasard de la conversation, une femme prononça le nom d’Hiroko.

— Il paraît qu’elle est à Elysium. Elle travaille à une nouvelle communauté de communautés là-haut.

— Qui vous a dit ça ? demanda Nirgal à la femme d’un ton sans doute un peu sec car elle le regarda d’un air surpris.

— Vous savez, ceux qui font le tour du monde en volant et qui sont arrivés la semaine dernière ? Ils étaient à Elysium, le mois dernier, et ils l’ont vue là-bas. Enfin, c’est ce qu’ils ont dit, ajouta-t-elle en haussant les épaules. Ça ne prouve rien.