Nirgal s’appuya au dossier de sa chaise. Toujours des informations de troisième main. Mais certaines des histoires collaient bien avec Hiroko. Et quelques-unes lui ressemblaient trop pour avoir été inventées. Nirgal ne savait plus que penser. Très peu de gens semblaient croire à sa mort. On rapportait aussi avoir vu le reste de son groupe.
— Ils voudraient qu’elle soit là, c’est tout, commenta Jackie quand Nirgal lui raconta l’incident, le lendemain.
— Et toi, tu ne voudrais pas ?
— Évidemment, répondit-elle (tu parles, se dit Nirgal), mais pas assez pour forger de toute pièce des histoires sur ce thème.
— Tu crois vraiment que ce sont des inventions ? Je veux dire, qui pourrait inventer sciemment ce genre de chose ? Ça n’a pas de sens.
— Les gens sont insensés, Nirgal, il serait temps que tu t’en rendes compte. Les gens voient une vieille Japonaise quelque part, ils trouvent qu’elle ressemble à Hiroko. Le soir, ils disent à leurs amis : « Je crois que j’ai vu Hiroko au marché, ce matin. Elle achetait des prunes. » Et le lendemain, au travail, le gars dit : « J’ai un ami qui a vu Hiroko, hier. Elle achetait des prunes ! »
Nirgal hocha la tête. C’était sûrement vrai pour la plupart des histoires. Mais les autres, celles qui ne rentraient pas dans la catégorie…
— En attendant, il faudrait que tu te décides pour ce poste à la cour environnementale, reprit Jackie. (C’était une cour régionale, très subalterne par rapport à la cour globale.) Nous pourrions faire en sorte que Mem obtienne un poste plus influent au parti, à moins que tu ne l’occupes, ou encore que tu ne prennes les deux, le tout c’est que nous le sachions.
— Ouais, ouais.
Des gens vinrent leur parler d’autre chose, et Nirgal se retira vers la fenêtre, près de la nurse et du bébé. Leurs agissements ne l’intéressaient pas. C’était moche et abstrait. Ils passaient leur temps à manipuler les autres et n’en retiraient jamais la satisfaction légitime du travail bien fait. C’est la politique, disait Jackie. Et il était clair qu’elle adorait ça. Mais pas Nirgal. C’était bizarre ; il avait œuvré toute sa vie pour en arriver là, à cette situation, et voilà qu’il n’en voulait pas.
Il pourrait sûrement apprendre à faire ce travail. À surmonter l’hostilité de ceux qui ne voulaient pas le voir revenir dans le parti, à se battre pour asseoir son pouvoir, c’est-à-dire à constituer un groupe de gens qui l’aideraient de par leurs positions officielles ; à leur faire accorder des faveurs pour se concilier leurs bonnes grâces, à les jouer les uns contre les autres de sorte que chacun fasse ses quatre volontés dans l’espoir d’établir sa prééminence sur les autres… Il voyait bien ce qui se passait ici même, dans cette pièce, quand Jackie rencontrait les conseillers l’un après l’autre, discutant de ce qui se passait dans leur zone d’influence, puis les manipulant pour asseoir plus fermement leur allégeance. Évidemment, disait-elle lorsqu’il le lui faisait remarquer. C’était la politique. Ils étaient aux commandes de Mars, maintenant, et il fallait bien que quelqu’un le fasse s’ils voulaient créer le nouveau monde qu’ils avaient rêvé. On ne pouvait pas faire la fine bouche, il fallait être réaliste, on se pinçait le nez et on y allait. C’était un mal nécessaire. Qui ne manquait pas d’une certaine noblesse, en fin de compte.
Nirgal s’interrogeait sur le bien-fondé de ces justifications. Ils se seraient donc battus toute leur vie pour rejeter la domination terrienne sur Mars à seule fin de mettre en place une version locale du même système ? La politique ne serait-elle jamais qu’un ramassis d’intrigues triviales, vulgaires, cyniques, tordues, moches ?
C’était la question qu’il se posait, assis là, près de la fenêtre, regardant la fille de Jackie qui dormait. À l’autre bout de la pièce, Jackie faisait grimper au cocotier les délégués d’Elysium. Maintenant que le massif était une île au milieu de la mer du Nord, ils étaient déterminés à imposer à l’immigration des limites qui les préserveraient d’un développement excessif.
— Tout ça, c’est bien joli, disait Jackie, mais c’est une très grande île, maintenant, un véritable continent entouré par un océan de sorte que l’eau ne viendra jamais à manquer, avec une côte de plusieurs milliers de kilomètres, des quantités d’emplacements idéaux pour des ports, pour la pêche, même, sûrement. Je comprends votre désir de maîtriser le développement, nous voulons tous le limiter, mais les Chinois ont exprimé le souhait de mettre certains de ces sites en valeur, et que voulez-vous que je leur dise ? Que les habitants d’Elysium n’aiment pas les Chinois ? Que leur aide sera la bienvenue en cas de crise, mais que nous ne voulons pas les voir s’installer dans le coin ?
— Ce n’est pas parce qu’ils sont chinois ! se récria le délégué.
— Je comprends, je vous assure. Écoutez, retournez à Fossa Sud, expliquez-leur les problèmes auxquels nous sommes confrontés ici, et je ferai tout ce que je peux pour vous aider. Je ne puis vous garantir le résultat, mais je ferai tout ce qui est en mon pouvoir.
— Merci, dit le délégué en quittant la pièce.
Jackie se tourna vers son assistante.
— L’imbécile ! Qui est le prochain ? Ah, évidemment : l’ambassadrice de Chine. Eh bien, fais-la entrer.
Elle était assez grande pour une Chinoise. Elle parlait mandarin, et son IA traduisait ses paroles en un anglais clair et précis. Après quelques échanges d’amabilités, la femme évoqua la possibilité d’établir des colonies chinoises, pas trop loin de l’équateur de préférence.
Nirgal assista, fasciné, à l’échange. C’était comme ça que les colonies s’étaient installées, au départ : des groupes de Terriens étaient venus, ils avaient construit une ville sous tente ou un habitat troglodyte, ils avaient bâché un cratère… Mais Jackie répondait poliment :
— C’est possible. Il faudra bien entendu que nous soumettions le projet à l’approbation des cours environnementales. Il est vrai qu’il y a beaucoup de surface disponible sur le massif d’Elysium. Peut-être pourrions-nous arranger quelque chose dans la région, surtout si la Chine est prête à contribuer à l’infrastructure, à l’intégration et tout ce qui s’ensuit.
Elles évoquèrent les détails. Au bout d’un moment, l’ambassadrice partit. Jackie se tourna vers Nirgal.
— Nirgal, tu pourrais demander à Rachel de venir, s’il te plaît ? Et tâche de me dire rapidement ce que tu comptes faire, je te prie.
Nirgal quitta le bâtiment, traversa la ville et regagna sa chambre. Il emballa ses rares vêtements, ses objets de toilette, prit le tunnel qui menait à l’aire d’envol et demanda à Monica s’il pouvait emprunter un des petits ULM monoplaces. Il était prêt à voler sans assistance ; il avait passé assez d’heures dans des simulateurs et avec des moniteurs. Il y avait une autre aire de vol à Candor Mensa, dans Marineris. Il parla aux responsables du terrain. Ils voulaient bien le laisser partir avec la bulle volante. Quelqu’un d’autre la leur ramènerait plus tard.
C’était le milieu de la journée. Nirgal s’équipa, s’installa dans le siège du pilote. Le petit ULM gravit le mât de lancement, tiré par le nez, et fut propulsé dans le vent qui dévalait la pente de Tharsis et gagnerait en force au fur et à mesure que les heures passeraient.
Il s’éleva au-dessus de Noctis Labyrinthus, prit vers l’est et survola le labyrinthe des canyons. Un paysage craquelé par des forces telluriques souterraines. Sortir du dédale, tel un Icare qui se serait approché trop près du soleil, se serait brûlé les ailes, aurait survécu à la chute… et volerait à présent vers le bas, de plus en plus bas, encore et toujours. Voguant par vent arrière. Chevauchant une bourrasque, filant au-dessus du champ de glace sale, fracassée, qui marquait le chaos de Compton, l’endroit où la rupture du grand aquifère avait commencé, en 2061. L’immense flot avait tout submergé jusqu’à Ius Chasma. Mais Nirgal prit vers le nord, quittant la coulée du glacier, puis à nouveau vers l’est, à l’entrée de Tithonium Chasma, qui allait droit vers le nord, parallèlement à Ius Chasma.