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Tithonium était, avec ses quatre kilomètres de profondeur et ses dix kilomètres de largeur, l’un des plus vastes canyons de Marineris. Nirgal aurait pu voler bien en dessous du niveau des plateaux et être encore à des milliers de mètres au-dessus du fond. Tithonium était plus haut qu’Ius, plus sauvage, plus vierge. Rares étaient ceux qui s’y aventuraient, parce que, à l’est, il finissait en cul-de-sac : il s’étrécissait, le sol et les parois se rapprochaient, le fond devenait impraticable puis montait et s’interrompait abruptement. Nirgal repéra la route en épingle à cheveux sur la paroi est. Il l’avait prise quelquefois dans sa jeunesse, quand il était chez lui sur toute la planète.

Le soleil déclinait dans son dos. Les ombres s’allongeaient sur le sol. Le vent continuait à souffler fort, martelant la bulle volante, gémissant, hurlant, implorant. Il se laissa emporter au-dessus du plateau, alors que Tithonium devenait un collier de perles ovales creusées dans la roche : la Catena de Tithonia, avec ses dépressions géantes en forme de bol.

Soudain, le monde s’effondra à nouveau : il survolait Shining Canyon le bien nommé, l’immense canyon ouvert de Candor Chasma, l’ambre et le bronze de sa paroi est brillant dans la lumière du couchant. Au nord se trouvait la profonde entrée donnant sur Ophir Chasma, au sud, la spectaculaire ouverture en arc-boutant de Melas Chasma, la géante centrale du système de Marineris. C’était la version martienne de Concordiaplatz, se dit-il, mais en beaucoup plus grand, plus sauvage. Un paysage intact, primitif, gigantesque, qui dépassait l’échelle humaine, à croire qu’il était remonté de deux siècles, ou de deux ères, dans le passé, à une époque précédant l’anthropogénèse. Mars la Rouge !

Et là, dans l’immensité de Candor s’élevait une large mesa en forme de losange, une île rocheuse qui dominait le fond du canyon de près de deux kilomètres. Dans la lueur brumeuse du couchant, Nirgal vit un nid de lumières, une ville sous tente, à la pointe sud du losange. Des voix lui souhaitèrent la bienvenue sur la fréquence commune de son intercom, puis le guidèrent vers l’aire de vol de la ville. Le soleil lui fit un clin d’œil juste au ras des falaises, à l’ouest, alors qu’il faisait virer son ULM, descendait lentement dans le vent et se posait au beau milieu de la silhouette de Kokopelli peinte sur le terrain d’atterrissage, en guise de cible.

3

Plus qu’un losange, Shining Mesa était un large cerf-volant de trente kilomètres de long et dix de large qui se dressait au milieu de Candor Chasma telle une mesa de Monument Valley dont on aurait forcé le trait. La ville sous tente n’occupait qu’une petite élévation du sol à la pointe sud du cerf-volant. C’était un fragment détaché du plateau fendu par les canyons de Marineris. On avait, de là-haut, une vue prodigieuse sur les immenses parois de Candor et les gorges vertigineuses d’Ophir Chasma au nord et de Melas Chasma au sud.

La beauté du spectacle avait bien évidemment agi comme un aimant, et la tente principale était maintenant entourée d’autres plus petites. La ville se trouvant à cinq kilomètres au-dessus du niveau moyen, elle était encore sous tente, mais on parlait de la supprimer. Le fond de Candor Chasma, qui n’était qu’à trois kilomètres d’altitude, était semé de forêts drues, vert foncé. Une bonne partie des habitants descendaient en ULM dans les canyons, le matin, pour travailler la terre ou herboriser, et remontaient en fin d’après-midi. Nirgal connaissait quelques-uns de ces sylviculteurs depuis l’underground, et ils furent ravis de l’emmener voir les canyons et ce qu’ils y faisaient.

Les canyons de Marineris étaient généralement orientés selon une direction est-ouest. À Candor, ils s’incurvaient autour de la grande mesa centrale puis se précipitaient dans Melas, au sud. Il y avait de la neige sur les parties les plus élevées du fond, surtout le long des parois ouest, où les ombres s’attardaient l’après-midi. L’eau de fonte décrivait un filigrane délicat, définissant de nouveaux bassins hydrographiques qui empruntaient d’anciens arroyos sablonneux, au tracé ramifié. De maigres rivières rouges, opaques, confluaient juste au-dessus de la faille de Candor et se ruaient, en torrents sauvages, écumants, sur le fond de Melas Chasma, où elles se heurtaient aux restes du glacier de 61, ensanglantant son flanc nord.

Des forêts avaient surgi sur les rives de ces cours d’eau. C’étaient, pour la plupart, des ochromes endurcis contre le froid et d’autres arbres tropicaux à croissance très rapide, qui formaient de nouveaux dais au-dessus des vieux krummholz. Ces jours-ci, il faisait chaud sur le fond du canyon, qui agissait comme un gigantesque bol reflétant le soleil et abrité du vent. Sous les frondaisons des ochromes croissaient toutes sortes de plantes et d’espèces animales et végétales. Les amis de Nirgal lui expliquèrent que c’était la communauté biotique la plus diversifiée de Mars. Ils portaient maintenant des pistolets à flèches soporifiques à cause des ours, des léopards des neiges et autres prédateurs. La marche devenait parfois difficile entre les bosquets de bambous des neiges et de trembles.

Toute cette végétation était favorisée par les énormes dépôts de nitrate de sodium des canyons de Candor et d’Ophir : de grandes terrasses horizontales blanches, faites de caliche extrêmement soluble dans l’eau. Ces minéraux étaient maintenant emportés par les cours d’eau, fournissant beaucoup d’azote aux nouveaux sols. D’importants dépôts de nitrate avaient malheureusement été enfouis sous des glissements de terrain – l’eau qui dissolvait le nitrate de sodium détrempait aussi les parois des canyons, accélérant leur dégradation et les déstabilisant. Les amis de Nirgal lui dirent qu’ils évitaient désormais le pied des parois : c’était trop dangereux. Et comme ils s’élevaient avec leurs ULM, Nirgal vit partout des traces d’éboulement. Des pans entiers de plantes de montagne avaient été ensevelis, et les méthodes de fixation des sols étaient l’un des nombreux sujets de conversation, le soir sur la mesa, quand l’omegendorphe coulait dans les veines. Ils ne pouvaient pas faire grand-chose, en fait. Si un pan d’une paroi rocheuse de dix mille pieds de haut voulait lâcher, rien ne pouvait l’arrêter. Alors, une fois par semaine environ, les habitants de Shining Mesa sentaient vibrer le sol, ils l’entendaient dans leur ventre avant de voir frémir la tente. Le glissement de terrain était souvent repérable au nuage de poussière terre de Sienne qui montait d’un canyon. Les hommes-oiseaux revenaient parfois, ébranlés et silencieux, ou rendus loquaces par le rugissement assourdissant qui les avait surpris en plein ciel. Un jour, Nirgal était à mi-chemin du sol quand il en fit lui-même l’expérience : on aurait dit le bang d’un avion supersonique qui se serait prolongé plusieurs secondes. L’air frémit comme de la gelée. Puis, aussi subitement qu’il avait commencé, le phénomène cessa.

Il partait à l’aventure le plus souvent seul, parfois avec ses vieux amis. L’ULM était le moyen de locomotion idéal pour le canyon : un engin lent, stable, facile à diriger, doté d’une portance et d’une puissance plus que suffisantes. Celui qu’il avait loué (avec l’argent de Coyote) lui permettait de suivre ses compagnons, le matin, pour longer les cours d’eau ou faire de la botanique dans les forêts. L’après-midi, il survolait les canyons. C’est d’en haut qu’on se rendait vraiment compte de l’immensité de Candor Mesa et du gigantisme de ses parois : la remontée était interminable jusqu’à la tente, ses longs repas et ses fêtes nocturnes. Jour après jour, Nirgal explorait les diverses régions des canyons, observait l’exubérante vie nocturne de la tente, mais il voyait tout comme par le petit bout de la lorgnette, une lorgnette en forme de question : « Est-ce la vie que j’ai envie de mener ? » Cette question miniaturisée par la distanciation ne cessait de lui revenir, l’aiguillonnait le jour alors qu’il se prélassait au soleil, le hantait la nuit pendant les longues heures sans sommeil qui précèdent l’aube. Que devait-il faire ? Le succès de la révolution l’avait laissé les mains vides. Toute sa vie il avait parcouru la planète, parlant aux gens d’une Mars libre, qu’ils habiteraient au lieu de la coloniser, du nouveau monde dont ils seraient les indigènes. Cette tâche avait maintenant pris fin, la planète était à eux, ils pouvaient y vivre comme ils voulaient. Mais dans cette nouvelle donne, il ne savait plus quelle carte jouer. Il devait trouver le moyen de s’insérer dans ce nouveau monde, non plus comme porte-parole d’une collectivité, mais en tant qu’individu responsable de sa propre vie.