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— Personne ne se cache plus, avait dit Hiroko à la jeune femme, après lui avoir fait compliment de son aile volante. Nous passons le plus clair de notre temps près de Dorsa Brevia, mais nous sommes ici depuis près d’un mois maintenant.

Et voilà. La femme semblait parfaitement sincère, il n’avait aucune raison de croire qu’elle mentait, ou qu’elle avait eu des visions.

Nirgal ne voulait plus y penser. Mais puisqu’il envisageait de quitter Shining Mesa, de toute façon, et d’aller voir ailleurs, eh bien… eh bien, il pouvait au moins jeter un coup d’œil. Shigata ga nai !

Le lendemain, toute l’affaire lui paraissait beaucoup moins sérieuse. Nirgal ne savait que penser. Il appela Sax par bloc-poignet, pour le mettre au courant.

— Est-ce possible, Sax ? Est-ce que c’est possible ?

Le visage de Sax prit une expression étrange.

— C’est possible, dit-il. Oui, bien sûr. Je t’ai dit, quand tu étais malade et inconscient que… qu’elle… (Il cherchait ses mots comme il le faisait souvent, en plissant les paupières sous l’effort de concentration.) Je l’ai vue. Dans cette tempête de neige où j’étais perdu. Elle m’a ramené à mon véhicule.

Nirgal regarda la petite image vacillante.

— Je ne m’en souviens pas.

— Ah ! Ça ne m’étonne pas.

— Alors tu… tu penses qu’elle a fui Sabishii.

— Oui.

— Tu penses que c’est possible, ou probable ?

— J’ignore, euh… les probabilités. C’est difficile à dire.

— Mais tu crois qu’ils ont réussi à s’échapper ?

— Le mont du mohole de Sabishii est un vrai labyrinthe.

— Alors, pour toi, ils auraient réussi à prendre la fuite ?

Sax hésita.

— Je l’ai vue. Elle… elle m’a pris par le poignet. Je ne peux pas faire autrement que d’y croire. Oui, reprit-il, et son visage se crispa. Elle y est ! Elle est là-bas ! Je n’ai aucun doute ! Aucun doute ! Et elle s’attend à ce que nous allions la rejoindre.

Nirgal sut alors qu’il devait aller voir.

4

Il quitta Candor Mesa sans tambours ni trompettes. Ses amis comprendraient. Ils s’en allaient souvent ainsi eux-mêmes. Ils se retrouveraient un jour, pour voler dans les canyons et passer la soirée sur Shining Mesa. Il ne prévint donc personne de son départ. Il plongea dans l’immensité de Melas Chasma, suivit le canyon pendant un moment et prit vers l’est, longea Coprates pendant des heures, survola le glacier de 61, puis une baie après l’autre, contrefort après contrefort. Il franchit le Pas-de-Calais et arriva au confluent de Capri et d’Eos Chasma qui allait en s’élargissant. Au-delà se trouvait une zone chaotique, couverte de glace craquelée, beaucoup moins pourtant que le sol en dessous, et l’étendue ravagée de Margaritifer Terra. Il prit ensuite vers le nord, en suivant la piste qui menait à Burroughs, mais, avant d’arriver à la gare de Libya, il obliqua vers le nord-est et Elysium.

Le massif d’Elysium était maintenant un continent dans la mer du Nord. Le détroit qui le séparait du continent principal au sud était une étroite bande d’eau noire et d’icebergs blancs, tabulaires, ponctuée par un groupe d’îles qui avaient été naguère Aeolis Mensa. Il était important pour les hydrologues de la mer du Nord que ce détroit reste liquide, afin que les courants puissent passer de la baie d’Isidis à celle d’Amazonis. Pour cela, ils avaient installé à l’extrémité ouest du détroit un réacteur nucléaire dont ils envoyaient la chaleur dans l’eau, créant une polynye artificielle qui restait liquide d’un bout à l’autre de l’année, et un mésoclimat tempéré sur les pentes, de chaque côté. Les volutes de vapeur du réacteur étaient visibles au loin, en haut du Grand Escarpement. Nirgal descendit la pente en vol plané et traversa des forêts de pins et de ginkgos. Un câble était tendu en travers du détroit, à l’ouest, afin d’arrêter les icebergs entraînés par le courant. Il survola l’amas de glace pareil à un train de verre, puis l’eau noire. C’était la plus vaste étendue d’eau qu’il ait jamais vue sur Mars. Il parcourut une vingtaine de kilomètres au-dessus de l’eau, en poussant de grands cris d’enthousiasme. Soudain, il vit l’immense pont qui s’arquait gracieusement au-dessus du détroit. L’eau d’un violet presque noir était piquetée de ferries, de longues barges, de bateaux à voile, que suivait le V blanc de leur sillage. Nirgal les survola, fit deux fois le tour du pont pour admirer la vue. Il n’avait jamais rien vu de pareil sur Mars : de l’eau, la mer, tout un monde futur.

Il poursuivit vers le nord et les plaines de Cerberus, par-delà le volcan Albor Tholus, un cône de cendres abrupt fiché sur le côté d’Elysium Mons qui était tout aussi raide mais beaucoup plus grand et servait, avec ses faux airs de Fuji-Yama, de label à plus d’une coop agricole de la région. Car sur la plaine s’étendaient des fermes aux bords déchiquetés, souvent en terrasses, généralement divisées par des bandes de forêt ou piquetées de bosquets. Les parties surélevées étaient semées de jeunes arbres fruitiers encore improductifs. Plus près de la mer, il y avait de grands champs de blé ou de maïs, séparés par des oliviers et des eucalyptus en guise de brise-vent. Ils n’étaient qu’à dix degrés au nord de l’équateur et bénéficiaient d’un climat privilégié : des hivers doux, pluvieux, et de chaudes journées estivales. Les gens de la région l’appelaient la Méditerranée de Mars.

Nirgal monta toujours plus loin vers le nord en suivant la côte ouest. Le littoral émergeait des icebergs échoués qui bordaient la mer de glace. Force lui était de se rallier à l’opinion générale : Elysium était un endroit magnifique. Il avait entendu dire que cette côte était la région la plus peuplée de Mars. Elle était fracturée par un certain nombre de fossae, et des ports carrés étaient aménagés aux endroits où ces canyons se jetaient dans la glace : Tyr, Sidon, Pyriphlegethon, Hertzka, Morris. Derrière les jetées de pierre construites pour arrêter la glace se blottissaient des marinas où des flottilles de petits bateaux attendaient que le passage soit libre.

À Hertzka, Nirgal s’engagea vers l’intérieur des terres, à l’est, et remonta la pente douce du massif d’Elysium, survolant des enfilades de jardins. Des milliers de gens vivaient là, dans des zones de culture intensive. Celles-ci montaient vers les hauteurs entre Elysium Mons et la butte de Hecates Tholus qui l’éperonnait au nord. Nirgal franchit le col rocheux entre le grand volcan et la butte, filant comme un petit nuage sur le vent vagabond.

La paroi est d’Elysium n’avait rien à voir avec le versant nord. Le sable charrié par le vent avait scarifié la roche nue, déchiquetée, accidentée, et elle était restée dans un état presque primitif grâce au massif qui l’abritait de la pluie. Nirgal dut attendre d’être près de la côte est pour revoir de la verdure – sans doute alimentée par les vents portants et les brumes hivernales. Les villes étaient comme des oasis, enfilées telles des perles sur la piste qui faisait le tour de l’île.

À l’extrémité nord-est de l’île, les vieilles collines rocailleuses de Phlegra Montes s’enfonçaient loin dans la glace, formant une péninsule escarpée. C’était par là que la jeune femme avait vu Hiroko. En survolant la paroi ouest des Phlegras, Nirgal se dit que c’était bien le genre d’endroit sauvage où elle pouvait se trouver. Comme beaucoup de grandes chaînes de montagne martiennes, c’était tout ce qui restait de l’arc formé par le bord d’un ancien bassin d’impact. Les autres traces avaient depuis longtemps disparu, mais les Phlegras témoignaient encore d’un phénomène d’une inconcevable violence : l’impact d’un astéroïde de cent kilomètres de diamètre qui avait chassé sur le côté de gros blocs de lithosphère en fusion, projeté dans l’atmosphère des fragments qui étaient retombés en cercles concentriques, et instantanément métamorphosé la majeure partie de la roche en minéraux beaucoup plus durs que ceux d’origine. Après ce traumatisme, le vent s’était rué sur toute chose, ne laissant après son passage que ces rudes collines.