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Puis ils repartirent, laissant le bassin à Nirgal.

Il en fit le tour pendant plusieurs jours en se contentant de regarder. Une minuscule partie du bassin serait sa ferme : de petits champs entourés de murets de pierre, une serre pour les légumes et un atelier, pour faire quoi, il ne le savait pas encore. Il ne serait pas autonome, mais ce serait un commencement d’installation. Un projet.

Et puis il y avait le bassin lui-même. Un petit canal courait dans l’ouverture, à l’ouest, évoquant une cascade. La roche qui faisait comme une main en coupe était déjà un microclimat, tournée vers le soleil, légèrement protégée des vents. Il serait écopoète.

5

Il devait d’abord apprendre à connaître le sol. Il s’émerveilla de tout ce qu’il avait à faire quotidiennement en vue de ce projet. Ça n’en finissait pas, mais d’un autre côté ses activités ne suivaient pas de plan préconçu et les choses se faisaient sans précipitation, sans programme, sans comptes à rendre. Tous les soirs il inspectait le bassin à la lumière déclinante du jour estival. Il était déjà colonisé par les lichens et par toutes sortes de plantes aventureuses : on remarquait des fellfields dans les creux, de petites mosaïques de sol arctique aux endroits exposés au soleil, des monticules de mousse verte accrochés sur un centimètre de sol rouge. L’eau de fonte courait par des chenaux naturels, s’accumulant dans des mares qui se déversaient sur des terrasses de prairie potentielles, formant de petites oasis à l’échelle des diatomées, dévalant le bassin et se rencontrant dans le gravier du cours d’eau à sec avant de tomber sur la zone plate située en contrebas du bord résiduel. Dans le bassin, des arêtes plus hautes constituaient des barrages naturels, et après réflexion, Nirgal y transporta des ventifacts et les assembla de telle sorte que leurs facettes se touchent, renforçant ces arêtes de la hauteur d’une ou deux pierres à peine. Les mares de la prairie étaient entourées de mousses. Il avait en tête quelque chose qui ressemblait aux landes de Sabishii, aussi appela-t-il des écopoètes qui vivaient là-bas et les interrogea-t-il sur la compatibilité des espèces, les rythmes de croissance, l’amendement des sols et mille choses encore. Dans son esprit se développait une vision du bassin. Puis lors du second mois de mars, l’automne vint, l’aphélie était proche. Il commençait à entrevoir l’effet que le vent et l’hiver auraient sur le paysage.

Il dispersa des graines et des spores à la main, avec l’impression confuse de se trouver dans un tableau de Van Gogh ou dans un verset de l’Ancien Testament. C’était une sensation étrange, faite d’un mélange de puissance et d’impuissance, d’action et de fatalisme. Il fit déverser des camions d’humus dans quelques petits champs, et l’étendit en couche mince, à la main. Il fit venir des vers de la ferme universitaire de Sabishii. Des vers en bouteille, c’est ainsi que Coyote avait toujours appelé les gens des villes, et en observant la masse grouillante de tubules nus, humides, Nirgal eut un frisson. Il les lâcha dans ses nouveaux petits enclos. Va, petit ver, prospère sur cette terre. Il n’était lui-même, marchant dans le soleil matinal après une douche, qu’un ensemble de tubules nus, humides, reliés les uns aux autres. Des vers pensants, voilà ce qu’ils étaient, en bouteille ou à l’air libre.

Après les vers viendraient les taupes, les campagnols et les souris. Puis les lièvres des neiges, les hermines et les marmottes. Peut-être ensuite certains chats des neiges qui erraient dans les landes. Ou des renards. Le bassin était haut, mais ils espéraient atteindre à cette altitude une pression de quatre cents millibars, avec quarante pour cent d’oxygène, et ils n’en étaient pas loin. Les conditions étaient un peu comparables à celles de l’Himalaya. La flore et la faune alpines s’acclimateraient sûrement ici, ainsi que les nouvelles variantes nées du génie génétique. Et avec tous les écopoètes qui entretenaient des zones d’altitude comparables, la question se ramenait à la préparation des sols, à l’introduction de l’écosystème de base désiré et à son entretien, puis à voir ce qui arrivait sur les ailes du vent, ou à pattes. Toute intrusion pouvait poser problème, évidemment, et on parlait beaucoup, par écran interposé, d’invasion biologique et de gestion intégrée du microclimat. L’adaptation de son coin de terre à la région environnante était une partie importante du processus continu d’écopoésis.

Nirgal s’intéressa plus encore au problème de la dispersion au printemps suivant, en novembre-1, lorsque les dernières boues glacées fondirent sur les terrasses plates du côté nord du bassin et que des brins d’heuchères apparurent. Ce n’était pas lui qui les avait plantées, il n’en avait seulement jamais entendu parler et, en fait, il ne fut sûr de son identification que lorsque son voisin, Yoshi, qui était venu passer une semaine, la lui confirma : Heuchera nivalis. Apportée par le vent, lui dit-il. Il y en avait beaucoup dans le cratère Escalante, au nord, et très peu entre les deux. Un saut de dispersion en sa faveur.

Une dispersion par saut, régulière ou par les fleuves : les trois étaient communes sur Mars. Les mousses et les bactéries se propageaient régulièrement, les plantes hydrophiles étaient déposées par les cours d’eau sur les flancs des glaciers et les nouvelles côtes, tandis que les lichens et un certain nombre d’autres plantes voyageaient sur les vents forts. L’espèce humaine se propageait de la même façon, remarqua Yoshi alors qu’ils se promenaient dans le bassin : régulièrement à travers l’Europe, l’Asie et l’Afrique, le long des fleuves et des côtes en Amérique et en Australie, et par bonds vers les îles du Pacifique (ou vers Mars). Il n’était pas rare de voir des espèces hautement adaptables utiliser ces trois méthodes. Le massif de Tyrrhena était exposé aux vents d’ouest et aux alizés d’été, de sorte que les deux côtés du massif recevaient des précipitations ; jamais plus de vingt centimètres par an, ce qui en aurait fait un désert sur Terre, mais dans l’hémisphère Sud de Mars, c’était un îlot de précipitations. De cette façon aussi, c’était un îlot de dispersion, et donc hautement colonisable.

Enfin. Une haute terre rocailleuse, dénudée, saupoudrée de neige à l’abri du soleil, si bien que les ombres y étaient souvent blanches. Peu de traces de vie en dehors des bassins, où les écopoètes aidaient leurs petites collections à prospérer. Les nuages surgissaient de l’ouest en hiver, de l’est en été. Les saisons étaient accentuées dans l’hémisphère Sud par le cycle périhélie-aphélie, et voulaient vraiment dire quelque chose. Sur Tyrrhena, les hivers étaient rudes.

Nirgal explorait le bassin après les tempêtes, pour voir ce que le vent y avait apporté. D’ordinaire, il n’y avait qu’une couche de poussière glacée, mais un jour, il trouva une touffe de valériane bleu pâle coincée entre les aspérités d’une roche en forme de miche. Il demanda à des botanistes comment elle s’entendrait avec la végétation existante. Dix pour cent des espèces introduites survivaient, puis dix pour cent de celles-ci devenaient des plantes parasites, c’était la règle des dix-dix de l’invasion biologique, lui dit Yoshi, une sorte de règle numéro un de la discipline.