Le bassin évoluait. Il y avait des taupes dans la prairie et des marmottes dans le talus. Les hivers étaient longs et les marmottes sortaient tôt de leur hibernation, presque mortes de faim, car leur horloge interne était encore réglée sur la Terre. Nirgal leur mettait à manger dans la neige et les regardait grignoter depuis les fenêtres du haut de sa maison. Elles avaient besoin d’aide pour attendre le printemps. Elles considéraient sa maison comme une source de nourriture et de chaleur. Deux familles de marmottes vivaient juste en dessous, et donnaient l’alerte en sifflant quand quelqu’un approchait. Un jour, elles lui signalèrent l’arrivée de membres du comité de Tyrrhena sur l’introduction de nouvelles espèces. Ils l’interrogèrent sur les souches locales, et lui demandèrent une évaluation approximative. Ils avaient entrepris de dresser la liste des « espèces indigènes », afin de se faire une opinion sur l’introduction d’espèces à croissance rapide. Nirgal était ravi de participer à cette tâche, de même, apparemment, que tous les écopoètes du massif. En tant qu’îlot de précipitation, situé à des centaines de kilomètres du prochain, ils mettaient au point leur mélange de faune et de flore d’altitude. On considérait généralement ce mélange comme « naturel » pour Tyrrhena, et à ne modifier que sur la base du consensus.
Les gens du comité s’en allèrent, laissant Nirgal seul avec ses marmottes, en proie à une impression étrange.
— Eh bien, leur dit-il. Nous sommes des indigènes, maintenant.
Il était heureux dans son bassin, au-dessus du monde et de ses tracas. Au printemps, de nouvelles plantes arrivaient de nulle part. Il en accueillait certaines avec une truelle de compost, arrachait les autres et en faisait de l’humus. Les verts du printemps ne ressemblaient pas aux autres, c’étaient le vert jade, lumineux, électrique, le vert tendre des bourgeons et des jeunes feuilles, le vert émeraude des brins d’herbe, le bleu-vert des orties, le vert teinté de rouge de certaines feuilles. Puis, plus tard, les fleurs, cette terrifiante dépense d’énergie végétale, qui dépassait le simple besoin de survie, la pulsion reproductrice dominant toute chose… Quand Nadia et Nikki revenaient de promenade en tenant des bouquets miniatures dans leurs grandes mains, Nirgal avait parfois le sentiment que le monde avait un sens. Il les regardait, il pensait aux enfants et il sentait surgir en lui un élan sauvage qui lui était d’ordinaire étranger.
Ce sentiment semblait assez généralement partagé. Le printemps durait cent quarante-trois jours dans l’hémisphère Sud, mais le chemin était long depuis le dur hiver de l’aphélie. Des plantes différentes apparaissaient alors que le printemps avançait, d’abord les plus précoces, comme le mélilot et la trinitaire des neiges, puis les phlox et les bruyères, les saxifrages et la rhubarbe du Tibet, les mousses et la paronyque des Alpes, les bleuets et les edelweiss, et ainsi de suite jusqu’à ce que tout le tapis vert du bassin soit couvert de points brillants bleus, roses, jaunes ou blancs, chaque couleur formant une couche qui oscillait à une hauteur donnée, selon celle de la plante qui l’arborait, toutes brillant dans le crépuscule comme des gouttes de lumière surgies du néant, une Mars pointilliste, une avalanche de couleurs qui soulignait l’arête du bassin. Il se dressait dans une paume de roche que les eaux de fonte dévalaient en suivant la ligne de vie, avant de courir dans le vaste monde loin en dessous, le monde ombreux qui s’élevait, brumeux et bas, sous le soleil, à l’ouest. Les dernières lueurs du jour semblaient briller légèrement vers le haut.
Par un clair matin, Jackie apparut sur l’écran de son IA. Elle lui annonça qu’elle était sur la piste qui allait d’Odessa à Libya, et s’arrêterait chez lui en passant. Nirgal acquiesça avant d’avoir eu le temps de réfléchir.
Il descendit jusqu’au sentier qui longeait le chenal pour l’accueillir. Son petit bassin d’altitude… Il y avait un million de cratères exactement identiques dans le Sud. Un petit impact ancien. Rien ne le distinguait des autres. Il songea à Shining Mesa, à la vue qu’on avait de là-haut, au jaune stupéfiant de l’aube.
Ils arrivèrent dans trois véhicules, en faisant la course, comme des gamins. Jackie était au volant de la première voiture, et Antar arriva en deuxième position, mais il donnait l’impression de s’en fiche. Ils riaient à gorge déployée en mettant pied à terre. Ils étaient avec tout un groupe de jeunes Arabes. Jackie et Antar semblaient étonnamment jeunes. Il y avait longtemps que Nirgal ne les avait vus, mais ils n’avaient pas changé du tout. Le traitement. La sagesse populaire voulait qu’on le subisse le plus tôt et le plus souvent possible, afin de s’assurer une jeunesse perpétuelle et d’éviter ces maladies rares qui tuaient encore parfois. D’éviter la mort tout court, peut-être. Tôt et souvent. On ne leur aurait pas donné plus de quinze années martiennes. Pourtant, Jackie avait un an de plus que Nirgal, qui avait près de trente-trois années martiennes, à présent, et il se sentait plus vieux. En regardant leurs visages hilares, il se dit qu’il devrait refaire une cure, lui aussi, un de ces jours.
Il leur fit faire le tour du propriétaire, et ils marchèrent sur l’herbe en poussant des oh et des ah devant les fleurs ; et le bassin semblait de plus en plus petit à chacune de leurs exclamations. Vers la fin de leur visite, Jackie le prit à part.
— Nous avons du mal à tenir les Terriens à distance, commença-t-elle gravement. Tu avais dit qu’ils ne pourraient jamais nous en envoyer un million par an, eh bien, ça y est, c’est ce qu’ils font, et ces nouveaux arrivants n’adhèrent plus à Mars Libre comme dans le temps. Ils soutiennent tous leurs gouvernements d’origine. Mars ne les change pas assez vite. Si ça continue, l’idée d’une Mars libre ne sera plus qu’une vieille blague. Je me demande parfois si nous n’aurions pas dû abattre le câble. (Elle fronça les sourcils et prit vingt ans d’un seul coup. Nirgal réprima un frémissement.) Si seulement tu nous aidais au lieu de te terrer ici, ragea-t-elle soudain, balayant le bassin d’un revers de main. Nous avons besoin de l’aide de tout le monde. Les gens se souviennent encore de toi, mais d’ici quelques années…
Il n’avait donc plus que quelques années à attendre, se dit-il. Il la regarda. Elle était belle, oui. Mais la beauté était une question d’esprit, d’intelligence, de vivacité, d’empathie. De sorte que si Jackie devenait de plus en plus belle, elle l’était en même temps de moins en moins. Encore un mystère. Et Nirgal n’était pas content, pas content du tout, de voir Jackie s’appauvrir intérieurement. Ce n’était qu’une note de plus dans le chœur de souffrance qu’elle lui inspirait. Il ne voulait pas que cela soit.
— Ce n’est pas en acceptant davantage d’immigrants que nous les aiderons, reprit-elle. Ce que tu as dit sur Terre était faux. Ils le savent aussi. Ils le voient sûrement mieux que nous. Mais ils nous en envoient toujours plus. Et tu sais pourquoi ? Tu veux que je te le dise ? Pour tout foutre en l’air ici, et rien d’autre. Pour que personne ne s’en sorte nulle part. C’est la seule raison.
Nirgal haussa les épaules. Il ne savait pas quoi dire. Il y avait peut-être du vrai là-dedans, mais les gens avaient des millions d’autres raisons de venir. Rien ne justifiait qu’on se focalise sur celle-là.