— Alors tu ne veux pas revenir ? dit-elle enfin. Tu t’en fiches ?
Nirgal secoua la tête. Comment lui dire que ce n’était pas pour Mars qu’elle s’inquiétait, mais pour elle et son pouvoir ? Ce n’était pas à lui de le faire. Elle ne le croirait pas. Et peut-être n’était-ce vrai que pour lui, de toute façon.
Elle cessa soudain d’essayer de le toucher. Un regard impérial à Antar, et celui-ci commença à faire remonter leur petite coterie dans les véhicules. Un dernier regard interrogateur ; un baiser, en plein sur la bouche, sans doute pour enquiquiner Antar, ou lui, ou les deux. Comme un choc électrique à l’âme. Et elle repartit.
Il passa l’après-midi et la journée du lendemain à tourner en rond. Il s’asseyait sur les pierres plates et regardait les petites rigoles dévaler la pente en bondissant. Il se souvint de la violence de la pluie, sur Terre. Surnaturelle. Non. Mais c’était son chez-lui, celui qu’il connaissait et qu’il aimait, avec ses dryades et ses lichens, la lenteur de l’eau qui gouttait des pierres en formant des petites flaques argentées, lisses. Le contact de la mousse sous le bout de ses doigts. Pour ses visiteurs, Mars ne serait jamais qu’une idée, un État naissant, une situation politique. Ils vivaient sous tente mais ils auraient aussi bien pu vivre n’importe où.
Leur dévotion, si elle était réelle, était dédiée à une cause, une idéologie, une Mars de l’esprit. C’était bien joli. Seulement, pour Nirgal, aujourd’hui, c’était la réalité qui comptait, les endroits où l’eau arrivait comme ça, transportée par la roche dix mille fois millénaire sur les petits coussins de mousse neuve. Laissons la politique aux jeunes, il avait eu sa part. Il ne voulait plus en entendre parler. Du moins pas tant que Jackie serait là. Le pouvoir était comme Hiroko, il vous échappait toujours. En attendant, il avait son bassin, pareil à une main tendue.
Et puis, un matin, à l’aube, alors qu’il sortait se promener, il remarqua un changement. Le ciel était clair, du violet le plus pur, mais il trouva le genévrier un peu jaune, de même que la mousse et les feuilles de pommes de terre sur leurs monticules.
Il préleva les aiguilles, les rameaux et les feuilles les plus jaunes, et les emporta dans sa serre. Il passa deux heures à les observer au microscope, à l’aide de son IA, sans détecter aucune altération. Alors il retourna chercher des échantillons de racines, d’autres aiguilles, des feuilles, des brins d’herbe, des fleurs. La majeure partie de l’herbe semblait fanée, et pourtant il ne faisait pas chaud.
Le cœur battant, l’estomac noué, il travailla toute la journée jusque tard dans la nuit. Il ne trouva rien. Pas d’insectes, aucun pathogène. Mais les feuilles de pommes de terre étaient particulièrement jaunes. Ce soir-là, il appela Sax et lui exposa la situation. Sax, qui était justement à l’université de Sabishii, arriva le lendemain matin dans un petit patrouilleur, le dernier modèle de la coop de Spencer, mit pied à terre et parcourut les environs du regard.
— Joli, commenta-t-il, puis il examina les échantillons de Nirgal dans la serre. Hum, dit-il. Je me demande…
Il avait apporté des instruments. Ils les transportèrent dans la maison-rocher et il se mit au travail. Au bout d’une longue journée, il dit :
— Je ne vois rien. Il faudrait emporter des échantillons à Sabishii.
— Tu ne vois vraiment rien ?
— Aucun pathogène, pas de bactéries ni de virus. Regardons les pommes de terre, dit-il avec un haussement d’épaules.
Ils allèrent déterrer quelques pommes de terre. Certaines étaient tordues, allongées, fendues.
— Qu’est-ce que c’est ? s’exclama Nirgal.
Sax fronça les sourcils.
— On dirait la maladie des tubercules en fuseau.
— Et d’où ça vient ?
— C’est provoqué par un viroïde.
— Un quoi ?
— Un simple fragment d’ARN. Le plus petit des agents infectieux connus. Bizarre.
— Ka, fit Nirgal en sentant son estomac se nouer. Et comment ça a pu arriver ici ?
— Apporté par un parasite, sans doute. Celui-ci semble infecter l’herbe. Il faut que nous trouvions ce que c’est.
Ils recueillirent donc des échantillons et retournèrent à Sabishii.
Nirgal s’assit sur un futon dans le salon de Tariki. Il se sentait physiquement mal. Tariki et Sax parlèrent un long moment après dîner, commentant la situation. On avait constaté une dispersion rapide de viroïdes à partir de Tharsis. Ils avaient apparemment réussi à franchir le cordon sanitaire de l’espace, à débarquer sur un monde qui en était jusque-là dépourvu. Ils étaient plus petits que des virus, et beaucoup plus rudimentaires. De simples brins d’ARN, disait Tariki, de cinquante nanomètres de long environ. Un poids moléculaire de cent trente mille alors que le poids moléculaire des plus petits virus connus était de plus d’un million. Ils étaient si petits qu’il fallait les centrifuger à cent mille g pour arriver à les séparer de la suspension.
Le viroïde du tubercule en fuseau de la pomme de terre était bien connu, leur dit Tariki en tapotant sur son écran et en commentant les schémas qui apparaissaient au fur et à mesure. Une chaîne de trois cent cinquante-neuf nucléotides, pas plus, alignés en un seul brin fermé, auquel étaient attachés de courts segments à deux brins. Des viroïdes comme celui-ci causaient plusieurs maladies des plantes, dont la mosaïque du concombre, le rabougrissement du chrysanthème, l’enroulement chlorotique, le cadang-cadang et l’exocortis des agrumes. On était aussi parvenu à faire la preuve que des viroïdes étaient à l’origine de maladies du système nerveux central des animaux comme la tremblante du mouton, ou des humains comme le kuru et la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Les viroïdes utilisaient des enzymes hôtes pour se reproduire, et investissaient le noyau des cellules à la place des molécules régulatrices, perturbant notamment la production de l’hormone de croissance.
Le viroïde spécifique du bassin de Nirgal, lui expliqua Tariki, était un mutant du tubercule en fuseau de la pomme de terre. Ils poursuivaient les recherches dans les labos de l’université, mais l’herbe malade lui permettait d’affirmer qu’ils allaient trouver autre chose, quelque chose de nouveau.
Rien que d’entendre le nom de ces maladies, Nirgal en était malade lui-même. Il regarda ses mains. Il les avait plongées jusqu’aux poignets dans les plantes infectées. À travers la peau, le long des nerfs. Une sorte d’encéphalopathie spongiforme, des excroissances champignonesques qui poussaient partout dans le cerveau.
— Il y a un moyen de le combattre ? demanda-t-il.
Sax et Tariki le regardèrent.
— Pour ça, fit Sax, il faudrait déjà savoir ce que c’est.
Ce ne fut pas facile. Au bout de quelques jours, Nirgal remonta chez lui. Là, au moins, il pouvait se rendre utile. Sax lui avait suggéré d’arracher toutes les pommes de terre. C’était une tâche fastidieuse et salissante, une sorte de chasse au trésor à l’envers. Il exhuma les tubercules malades, l’un après l’autre. Sans doute le sol lui-même était-il infecté. Il serait peut-être obligé d’abandonner le champ, voire le bassin. Au mieux, d’y planter autre chose. Personne ne savait au juste comment les viroïdes se reproduisaient. Et la conclusion de Sabishii était qu’il ne s’agissait peut-être même pas d’un viroïde comme ceux qu’on connaissait jusque-là.
— Le brin est plus court que d’habitude, fit Sax. Soit c’est un nouveau viroïde, soit c’est quelque chose qui y ressemble, en encore plus petit.
Dans les labos de Sabishii, on l’appelait le « virid ».