Une longue semaine plus tard, Sax remonta au bassin.
— On peut essayer de s’en débarrasser physiquement, dit-il en dînant. Puis planter des espèces différentes, résistantes aux viroïdes. C’est ce qu’il y a de mieux à faire.
— Ça a des chances de marcher ?
— Les plantes sensibles à une infection donnée sont assez spécifiques. Elles peuvent être frappées par autre chose, mais si tu changes d’herbes, d’espèce de pommes de terre… Tu devrais peut-être recycler une partie du sol de ton carré de patates, fit Sax en haussant les épaules.
Nirgal retrouva l’appétit qui lui avait manqué toute la semaine passée. L’idée même qu’il y avait peut-être une solution le soulageait d’un poids énorme. Il but un peu de vin et se sentit de mieux en mieux.
— Ces choses-là sont bizarres, hein ? fit-il après un cognac. Qu’est-ce que la vie va encore inventer ?
— Si on peut appeler ça la vie.
— Comme tu dis.
Sax ne répondit pas.
— J’ai regardé les infos sur le réseau, reprit Nirgal. Il y a des tas d’infestations. Je n’y avais jamais fait attention. Des parasites, des virus…
— Oui. Il y a des moments où je me prends à redouter une peste globale. Quelque chose que nous ne pourrons pas arrêter.
— Ka ! Ça pourrait arriver ?
— Il y a tant d’invasions possibles. La démographie qui explose, des extinctions soudaines. La disparition totale. Le déséquilibre. La rupture d’équilibres dont nous n’avions même pas connaissance. Des choses que nous ne comprenons pas.
Cette pensée le rendait toujours malheureux.
— Les biomes finiront bien par trouver un équilibre, suggéra Nirgal.
— Je ne suis pas sûr que ça existe.
— L’équilibre ?
— Oui. On pourrait parler de… d’équilibre ponctuel, ajouta Sax en remuant les mains comme des mouettes. Sans équilibre.
— Un changement ponctuel ?
— Un changement perpétuel. Un changement entremêlé, parfois une vague de changement…
— Comme une recombinaison en cascade ?
— Peut-être.
— J’ai entendu dire qu’il s’agit là de mathématiques qu’une douzaine de personnes seulement peuvent réellement comprendre.
Sax eut l’air surpris.
— Ce n’est jamais vrai. Ou alors, c’et vrai de toutes les mathématiques. Tout dépend de ce qu’on entend par comprendre. Enfin, je vois de quoi tu veux parler. On pourrait les utiliser pour modéliser une partie du problème, mais pas pour le prévoir. Et je ne sais pas comment elles pourraient nous aider à préparer un… la riposte. Je ne suis pas persuadé qu’on puisse s’en servir pour ça.
Il parla un moment des holons, une idée de Vlad : des ensembles organiques divisibles en sous-ensembles et qui étaient eux-mêmes des sous-ensembles de holons plus grands, chaque niveau émergeant d’une recombinaison du précédent, tout le long de la grande chaîne de la vie. Vlad avait mis au point des descriptions mathématiques de ces émergences, qui se révélaient exister sous plus d’une forme, avec des familles et des propriétés différentes selon les espèces. S’ils pouvaient obtenir assez d’informations sur le comportement d’un niveau de holons et de celui qui se trouvait juste au-dessus, ils pourraient essayer de leur appliquer ces formules mathématiques, et peut-être en déduire des moyens de les dissocier.
— C’est la meilleure approche que l’on puisse envisager pour des choses aussi petites.
Le lendemain, ils appelèrent des serres à Xanthe, et demandèrent qu’on leur envoie de nouveaux plants et des caissettes d’une espèce d’herbe originaire de l’Himalaya. Le temps qu’ils arrivent, Nirgal avait retiré toutes les laîches du bassin, et l’essentiel de la mousse. Ce travail le rendait malade, c’était plus fort que lui. Une fois, voyant une grand-mère marmotte pépier d’un air inquiet en le regardant, il s’assit et éclata en sanglots. Sax s’était cantonné dans son silence habituel, ce qui n’arrangeait rien. En le voyant, Nirgal pensait toujours à Simon, et à la mort. Il lui aurait fallu une Maya ou une autre interprète courageuse, éloquente, de la vie intérieure, de l’angoisse et de la force d’âme ; et c’est Sax qui était là, perdu dans des pensées qui semblaient se dérouler dans une sorte de langue étrangère, dans un idiolecte privé qu’il n’était pas disposé à traduire.
Ils plantèrent la nouvelle herbe de l’Himalaya sur tout le bassin, et plus particulièrement le long de la rivière et des ruisselets au tracé pareil à des veines. Il gelait à pierre fendre, ce qui était une bonne chose, en fait, car le froid tuait les plantes infectées plus vite que les plantes saines. Ils incinérèrent les plantes arrachées dans un four en contrebas, sur le massif. Les gens des environs vinrent leur donner un coup de main, leur apporter des plants de remplacement pour plus tard.
Deux mois passèrent et la violence de l’invasion s’atténua. Les plantes survivantes semblaient plus résistantes ; les nouvelles n’étaient pas contaminées et ne mouraient pas. On se serait cru en automne bien que ce fût le milieu de l’été, mais les plantes du bassin tenaient le coup. Les marmottes semblaient amaigries, et plus inquiètes que jamais. Ces créatures étaient du genre anxieux. Et Nirgal les comprenait. Le bassin donnait l’impression d’avoir été ravagé. Mais le biome paraissait devoir survivre. Le viroïde reculait. Ils avaient beau centrifuger les échantillons longtemps et à très grande vitesse, c’est à peine s’ils en retrouvaient trace. L’intrus semblait avoir quitté le bassin, aussi mystérieusement qu’il était arrivé.
Sax secoua la tête.
— Si les viroïdes qui infectent les animaux gagnent en force et en robustesse… commença-t-il en soupirant. Je ne sais pas ce que je donnerais pour pouvoir en parler à Hiroko.
— J’ai entendu dire qu’elle était au pôle Nord, fit amèrement Nirgal.
— Oui.
— Mais ?
— Je ne pense pas qu’elle y soit. Et… je doute qu’elle ait envie de me parler. Enfin, je suis toujours… J’attends.
— Qu’elle appelle ? demanda Nirgal sarcastiquement.
Sax opina du chef.
Ils regardèrent la flamme de la lampe d’un air sombre. Hiroko – mère, amante – les avait abandonnés tous les deux.
Mais le bassin survivait. Au moment de repartir, quand Sax remonta dans son patrouilleur, Nirgal le serra dans ses bras comme un ours, le soulevant de terre et le secouant.
— Merci.
— Pas de quoi, répondit Sax. Très intéressant.
— Que vas-tu faire maintenant ?
— Je pense que je vais parler à Ann. Essayer de lui parler.
— Ah ! Bonne chance.
Sax hocha la tête comme pour dire qu’il en aurait bien besoin. Puis il s’éloigna, fit un signe de la main avant de la reposer sur le volant. Une minute plus tard, il avait disparu derrière l’arête.
Nirgal entreprit donc la lourde tâche consistant à restaurer le bassin et à essayer de lui donner une plus grande résistance aux pathogènes. Plus de diversité, de parasites indigènes. Des habitants des roches chasmoendolithiques aux insectes et aux microbes apportés par les courants aériens. Un biome plus riche, plus fort. Il allait rarement à Sabishii. Il remplaça la terre du carré de pommes de terre, en planta une espèce différente.
Sax et Spencer étaient de passage quand une tempête de sable se leva dans la région de Claritas, près de Senzeni Na, à la même latitude mais de l’autre côté du monde. Ils en entendirent parler par les infos, la suivirent pendant plusieurs jours sur les photos des satellites météo. Elle venait vers eux, elle avançait toujours, elle continuait à approcher. Puis ils eurent l’impression qu’elle allait passer au sud. Et puis, au dernier moment, elle remonta vers le nord.