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Ils étaient assis dans le salon de sa maison-rocher quand elle arriva. C’était une masse sombre qui bouchait le ciel. Nirgal eut une soudaine impression de menace. C’était comme les décharges d’électricité statique qui arrachaient un petit cri à Spencer quand il touchait certaines choses. C’était irraisonné, il avait essuyé des dizaines de tempêtes de sable. Ce n’était qu’une angoisse résiduelle, due à l’alerte du viroïde. Et il s’en était sorti.

La lumière devint marron et il fit bientôt aussi noir qu’en pleine nuit, une nuit chocolat, qui hurlait au-dessus du rocher et faisait trembler la paroi extérieure des vitres.

— Les vents sont devenus si forts, nota pensivement Sax.

Le vent finit par s’apaiser, mais il faisait toujours aussi sombre. Nirgal sentit croître son malaise au fur et à mesure que le hurlement du vent diminuait, si bien que, lorsque l’air fut parfaitement immobile, il ne tenait plus debout. Les tempêtes de poussière globales se comportaient parfois ainsi : elles cessaient brusquement quand le vent rencontrait un obstacle formant contrevent ou une forme de relief particulière. Elles laissaient alors tomber leur fardeau de poussière et de fines. Il pleuvait d’ailleurs de la poussière, à présent, et les vitres du rocher étaient d’un gris sale comme si le monde disparaissait sous la cendre. Dans le temps, marmonna Sax en cherchant ses mots, même les plus grandes tempêtes de sable n’auraient abandonné que quelques millimètres de fines en bout de course. Mais l’atmosphère était tellement plus dense maintenant, et les vents si puissants qu’ils soulevaient d’énormes quantités de poussière. Et si tout retombait au même endroit – ça arrivait parfois – la couche pouvait atteindre une épaisseur bien supérieure à quelques millimètres.

Une heure plus tard, hormis une poudre insaisissable qui restait en suspension dans l’air, tout était retombé. Ce n’était plus qu’un après-midi brumeux, sans un souffle de vent. L’air paraissait charrier une sorte de fumée impalpable mais qui n’empêchait pas de voir l’ensemble du bassin. Tout était enfoui sous une molle couche de poussière.

Nirgal mit son masque, se rua au-dehors et se mit à creuser désespérément, d’abord avec une pelle, puis à mains nues. Sax le suivit tant bien que mal à travers les bancs mous et posa la main sur son épaule.

— Je ne crois pas qu’il y ait grand-chose à faire.

La couche de poussière faisait un bon mètre d’épaisseur.

Avec le temps, d’autres vents en chasseraient une partie. La neige tomberait sur le reste. Quand elle fondrait, la boue résiduelle coulerait dans les rigoles, et un nouveau système de chenaux tracerait un schéma fractal assez semblable au précédent. L’eau emporterait la poussière et les fines vers le bas du massif et le reste du monde. Mais d’ici là, toutes les plantes, tous les animaux du bassin seraient morts.

NEUVIÈME PARTIE

Histoire naturelle

1

À la suite de cette tempête, Nirgal suivit Sax à Da Vinci et s’installa chez son vieil ami. Coyote fit son apparition une nuit. Il n’y avait que lui pour débarquer chez les gens à des heures pareilles.

Nirgal lui raconta brièvement ce qui était arrivé à son bassin d’altitude.

— Ah ouais ? fit Coyote.

Nirgal détourna le regard.

Coyote alla dans la cuisine et se mit à fouiller dans le réfrigérateur.

— À quoi t’attendais-tu sur un flanc de colline battu par les vents comme ça ? beugla-t-il, la bouche pleine. Ce monde n’est pas un jardin, bonhomme. Chaque année, une partie se retrouve ensablée, ça ne fait pas un pli. Une autre tempête te le nettoiera, ton bassin, dans un an ou dans dix.

— Tout sera mort, à ce moment-là.

— C’est la vie. Maintenant, il faut passer à autre chose. Qu’est-ce que tu faisais avant de t’installer là-haut ?

— Je cherchais Hiroko.

— Merde. (Il apparut dans l’encadrement de la porte et pointa un grand couteau de cuisine vers Nirgal.) Pas toi, quand même.

— Ben si, tu vois.

— Enfin, vraiment ! Quand est-ce que tu grandiras ? Hiroko est morte. Tu devrais te faire une raison.

Sax sortit de son bureau en clignant des yeux comme une chouette.

— Hiroko est vivante, dit-il.

— Oh non, tu ne vas pas t’y mettre aussi ! s’écria Coyote. Deux gosses, je vous jure, voilà ce que vous êtes, tous les deux : des gosses.

— Je l’ai vue sur la paroi sud d’Arsia Mons, dans une tempête de neige.

— Bienvenue au club, bonhomme.

Sax le regarda en cillant.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Va te faire foutre.

Coyote retourna dans la cuisine.

— Tu n’es pas seul à l’avoir vue, fit Nirgal à Sax. Ce serait même assez fréquent.

— Je sais…

— Pas fréquent : quotidien ! hurla Coyote depuis la cuisine, puis il fonça dans le salon. C’est tous les jours que quelqu’un dit l’avoir vue ! Ses apparitions sont signalées par un point sur le bloc-poignet. La semaine dernière, elle est apparue, la même nuit, à Noachis et sur Olympus ! À deux endroits diamétralement opposés de cette planète !

— Ça ne prouve rien, fit obstinément Sax. On disait la même chose de toi, et tu es bien vivant.

Coyote secoua violemment la tête.

— Je suis l’exception qui confirme la règle. Quand on commence à voir les gens en deux endroits à la fois, ça veut dire qu’ils sont morts. Ça ne rate pas. Elle est morte ! gueula-t-il en levant une main pour prévenir la réplique de Sax. Quand verras-tu enfin la réalité en face ? Elle est morte dans l’attaque de Sabishii ! Les troupes d’assaut de l’ATONU l’ont coincée avec Iwao, Gene, Rya et tous les autres, ils ont appuyé sur la détente ou ils les ont emmenés dans une pièce et ils l’ont dépressurisée. C’est comme ça que ça s’est passé ! Qu’est-ce que tu crois ? Que la police secrète n’a jamais éliminé de dissidents et fait disparaître les corps de sorte que personne ne les retrouve ? Putain, bien sûr que si, c’est arrivé, ici même, sur ta chère Mars, et plutôt deux fois qu’une ! Tu sais que c’est vrai ! C’est comme ça que ça s’est passé. Tu connais les gens. Ils seraient capables de tout, même de tuer, sous prétexte de gagner leur vie, de nourrir leurs enfants et de leur donner un monde plus sûr. Voilà ce qui s’est passé. Ils ont tué Hiroko, et tous les autres avec elle.

Nirgal et Sax le dévisageaient, les yeux ronds. Coyote tremblait de tous ses membres. On aurait dit qu’il allait poignarder le mur. Sax s’éclaircit la gorge.

— Écoute, Desmond… Comment peux-tu en être aussi sûr ?

— Je le sais parce que je l’ai cherchée ! Je l’ai cherchée comme personne ne pouvait la chercher. Elle n’est dans aucune de ses caches. Elle n’est plus nulle part. Elle ne s’en est pas sortie. Personne ne l’a vraiment vue depuis Sabishii. C’est pour ça que tu n’as plus jamais eu de ses nouvelles. Elle n’est pas inhumaine au point de nous laisser si longtemps sans donner signe de vie.