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— Mais je l’ai vue, insista Sax.

— Dans une tempête, tu dis ? J’imagine que tu étais en danger. Tu l’as vue un instant, juste le temps de te sortir de cette mauvaise passe. Et elle a disparu.

Sax cilla.

Coyote eut un rire rauque.

— C’est bien ce que je pensais. Écoute, c’est parfait. Rêve d’elle tant que tu voudras. Mais ne confonds pas le rêve et la réalité. Hiroko est morte.

Le regard de Nirgal passait de l’un à l’autre, mais les deux hommes étaient muets à présent.

— Moi aussi, je l’ai cherchée, reprit-il, et, remarquant l’air accablé de Sax, il ajouta : Enfin, tout est possible.

Coyote secoua la tête et retourna dans la cuisine en marmonnant entre ses dents. Sax regardait Nirgal. Il le regardait sans le voir.

— Je ferais peut-être aussi bien de repartir à sa recherche, dit Nirgal.

Sax hocha la tête.

— Ça ou le jardinage, après tout… commenta Coyote, depuis la cuisine.

2

Harry Whitebook avait trouvé le moyen d’accroître la tolérance des mammifères au gaz carbonique en leur greffant un gène qui encodait certaines caractéristiques de l’hémoglobine du crocodile. Le crocodile pouvait rester très longtemps sous l’eau car, au lieu de s’accumuler dans son sang, le dioxyde de carbone se dissociait en ions bicarbonate liés à des acides aminés de l’hémoglobine, complexe qui conduisait l’hémoglobine à émettre des molécules d’oxygène. La tolérance accrue au C02 était ainsi associée à une efficacité accrue de l’oxygénation. Une fois que Whitebook leur eut montré la voie, cette adaptation très élégante se révéla assez simple à introduire chez les mammifères grâce aux dernières découvertes du génie génétique : des brins de photolyase, l’enzyme de réparation de l’ADN, furent spécialement assemblés afin de greffer la description de ce segment de génome au cours du traitement gérontologique, modifiant légèrement les caractéristiques de l’hémoglobine du sujet.

Sax fut l’un des premiers à se faire greffer ce segment. Il aimait l’idée de pouvoir se promener sans masque facial. Il passait beaucoup de temps au-dehors. Le niveau de dioxyde de carbone dans l’atmosphère était encore de 40 millibars sur les 500 de la pression totale au niveau de la mer, le reste étant composé de 260 millibars d’azote, de 170 millibars d’oxygène et de 30 millibars de divers gaz rares. La proportion de C02 était donc trop importante encore pour que les hommes puissent respirer sans masque filtrant. Mais depuis qu’on lui avait greffé ce trait, il pouvait marcher librement en plein air et observer les animaux qui avaient déjà été génétiquement modifiés. Rien que des monstres, tous autant qu’ils étaient, des monstres blottis dans leur niche écologique, en un amas confus de pulsions, de morts, d’invasions et de retraites, tous cherchant en vain un équilibre impossible, étant donné le changement de climat. À peu près comme sur Terre, en d’autres termes, si ce n’est que tout se produisait à un rythme beaucoup plus rapide, accru par les variations, les modifications, les ajouts, les recodages et les recombinaisons entrepris et provoqués par les êtres humains, les interventions qui marchaient et celles qui faisaient long feu – les effets indésirables, non prévus, pas remarqués – au point que nombre de savants scrupuleux avaient renoncé à toute tentative de contrôle.

— Advienne que pourra, disait Spencer quand il en avait un coup dans le nez.

Ce qui offensait Michel, pour qui tout avait un sens. Il n’y pouvait rien ; il aurait fallu modifier ce qui, pour lui, avait un sens. Le flux de la vie était devenu contingent ; en un mot, c’était l’évolution. D’un mot latin qui signifiait « déroulement d’un livre ». Ce n’était pas non plus une évolution dirigée, loin de là. Une évolution influencée, peut-être, accélérée certainement (à certains points de vue, en tout cas). Mais ni maîtrisée, ni dirigée. Ils ne savaient plus ce qu’ils faisaient. D’aucuns avaient du mal à s’y faire.

C’est ainsi que Sax parcourut la péninsule de Da Vinci, un rectangle de terre entourant la lèvre ronde du cratère de Da Vinci, et mit le cap vers les fjords Simud, Shalbatana et Ravi qui se jetaient dans la partie sud du golfe de Chryse. Deux îles, Copernicus et Galileo, émergeaient à l’ouest, à l’embouchure des fjords Arès et Tiu. Un riche maillage de mer et de terre, idéal pour le foisonnement de la vie. Les techniciens de Da Vinci n’auraient pu choisir un meilleur site, même si Sax était persuadé qu’ils n’avaient pas pris la mesure de leur environnement quand ils avaient choisi le cratère pour y installer les labos aérospatiaux secrets de l’underground. Le cratère avait un bord large et était situé à une bonne distance de Burroughs et de Sabishii, c’est tout. Ils étaient tombés sur le paradis par hasard. Toute une vie d’observation possible, sans mettre le nez dehors.

L’hydrologie, la biologie invasive, l’aréologie, l’écologie, les sciences des matériaux, la physique des particules, la cosmologie : tous ces domaines intéressaient vivement Sax, mais, pendant toutes ces années, il s’était essentiellement consacré au temps. La péninsule de Da Vinci avait un climat dramatique : des orages de pluie balayaient le golfe vers le sud, des vents secs, catabatiques, descendaient des hauts plateaux du Sud et des canyons des fjords, soulevant de grandes vagues dirigées vers le nord. Comme ils étaient tout près de l’équateur, le cycle périhélie/aphélie les affectait beaucoup plus que les saisons normales. L’aphélie faisait chuter les températures de vingt degrés au moins au nord de l’équateur, alors qu’au périhélie l’équateur était aussi brûlant que le Sud. En janvier et février, l’air du Sud réchauffé par le soleil montait dans la stratosphère, tournait vers l’est à la tropopause et rejoignait le jet-stream qui faisait le tour de la planète. Ce jet-stream se divisait au niveau de la bosse de Tharsis ; le courant sud se chargeait en humidité au-dessus de la baie d’Amazonis, humidité qu’il déversait sur Daedalia et Icaria, parfois sur la paroi ouest des montagnes du bassin d’Argyre, où se formaient des glaciers. Le courant nord soufflait sur les hauts plateaux de Tempe Mareotis puis sur la mer du Nord, captant l’humidité des orages qui se succédaient. Au nord, sur la calotte polaire, l’air se refroidissait et retombait sur la planète en rotation, suscitant des vents de surface venant du nord-est. Ces vents froids, secs, couraient parfois sous les vents d’ouest tempérés, plus chauds, plus humides, donnant naissance à d’énormes fronts orageux de vingt kilomètres de hauteur qui montaient au-dessus de la mer du Nord.

L’hémisphère Sud étant plus uniforme que le Nord, ses vents obéissaient plus nettement encore aux lois gouvernant les flux aériens sur une sphère en rotation : de l’équateur à une latitude de trente degrés, les vents venaient du sud-est ; de trente à soixante degrés, les vents d’ouest étaient dominants, et de soixante degrés au pôle, le vent soufflait de l’est. Il y avait de vastes déserts dans le Sud, surtout entre le quinzième et le trentième parallèle, où l’air montant de l’équateur retombait, provoquant des zones de haute pression et d’air chaud chargé en vapeur d’eau qui ne parvenait pas à la condensation. Il ne pleuvait presque jamais dans cette bande qui comprenait les provinces hyperarides de Solis, Noachis et Hesperia. Dans ces régions, les vents soulevaient la poussière du sol desséché, et les tempêtes de sable, si elles étaient plus localisées qu’avant, étaient aussi plus denses, ainsi que Sax l’avait malheureusement observé sur Tyrrhena avec Nirgal.