Telles étaient les principales caractéristiques du climat martien : violent vers l’aphélie, doux au moment des équinoxes. Le Sud était l’hémisphère des extrêmes, le Nord celui de la modération. C’est du moins ce que suggéraient certains modèles. Sax aimait introduire dans ses réflexions les données d’où sortaient ces modèles, tout en sachant qu’ils avaient un rapport au mieux relatif avec la réalité. Chaque année était une exception en soi, les conditions changeant à chaque stade du terraforming. L’avenir de leur climat était impossible à prévoir, même si on figeait les variables en partant du principe que le terraforming s’était stabilisé, ce qui était loin d’être le cas. Sax regardait inlassablement défiler des millénaires climatiques radicalement différents chaque fois qu’il modifiait un paramètre. La faible gravité, la hauteur résultante de l’atmosphère, les immenses verticales de la surface, la présence de la mer du Nord qui pouvait ou non prendre en glace, l’air qui se densifiait, le cycle périhélie/aphélie, l’excentricité qui précédait lentement les saisons dues à l’inclinaison proprement dite ; toutes ces variables avaient des effets prévisibles, peut-être, mais leur combinaison rendait le temps martien très difficile à appréhender, et plus Sax l’étudiait, moins il avait l’impression de le comprendre. Mais c’était fascinant, et il pouvait passer ses journées à observer le jeu des interactions.
Ou bien il restait assis sur Simshal Point à regarder les nuages filer dans le ciel jacinthe. Dans le fjord Kasei, au nord-ouest, soufflaient les bourrasques catabatiques les plus fortes de la planète. Ces hurlevents, comme les appelaient les hommes-oiseaux du Belvédère d’Echus, se déversaient dans le golfe de Chryse à une vitesse qui atteignait parfois 500 kilomètres-heure. Sax voyait alors s’élever des nuages couleur cannelle sur la ligne d’horizon, au nord. Dix ou douze heures plus tard, de grosses vagues déferlaient du nord, s’enflaient et pilonnaient les falaises, des murailles d’eau de cinquante mètres se ruaient sur la roche jusqu’à ce que l’air autour de la péninsule deviennent blanc, épais. Il était dangereux d’être en mer par un temps pareil, ainsi qu’il l’avait constaté une fois, en longeant le littoral, au sud du golfe, dans un petit catamaran qu’il avait appris à manœuvrer.
Il était beaucoup plus agréable d’observer les tempêtes depuis les falaises. Pas de hurlevents, aujourd’hui ; rien qu’une brise forte, régulière ; le balai noir, distant, d’un grain sur l’eau au nord de Copernicus ; la chaleur du soleil sur sa peau. La température globale moyenne changeait tous les ans, à la hausse ou à la baisse, mais plutôt à la hausse. Si le temps était un axe horizontal, une chaîne de montagnes s’élevant. L’Année Sans Été était maintenant un vieil accident. En fait, elle avait duré trois ans, mais les gens n’allaient pas changer un si beau nom pour ça. Trois Années Inhabituellement Froides – non. Ça n’allait pas. Ce n’était pas assez synthétique pour laisser une empreinte forte dans la mémoire. La pensée symbolique. Les gens aimaient les rapprochements. Sax le savait. Il passait beaucoup de temps à Sabishii, avec Michel et Maya. Les gens aimaient les drames. Maya plus que les autres, sans doute, mais ils avaient une valeur d’exemple. Des cas limites. Il s’inquiétait de l’influence qu’elle avait sur Michel. Michel ne donnait pas l’impression d’aimer la vie. La nostalgie, des mots grecs nostos, « retour » et algos « douleur ». La douleur du retour. Une description très précise. Malgré leurs zones de flou, les mots pouvaient parfois être très précis. C’était un paradoxe apparent, mais quand on regardait comment fonctionnait le cerveau, cela en devenait moins surprenant. Un modèle de l’interaction de l’esprit avec la réalité physique, un peu flou sur les bords. La science devait l’admettre, même si ça n’interdisait pas d’essayer de comprendre les choses !
— Viens avec moi, procéder à des observations sur le terrain, disait-il à Michel.
— Bientôt.
— Concentre-toi sur le moment présent, suggérait Sax. Chaque instant a sa réalité propre. Son eccéité. On ne peut pas prévoir, mais on peut expliquer. Ou tout au moins essayer. Si on est observateur, et avec un peu de chance, on peut dire : c’est pour ça que ça arrive ! C’est très intéressant.
— Dis donc, Sax, je ne te savais pas poète !
Sax ne sut que répondre. Michel était encore plein de son immense nostalgie.
— Prends le temps de venir sur le terrain, dit-il enfin.
Quand l’hiver était doux et les vents cléments, Sax faisait du bateau dans le sud du golfe de Chryse. Le golfe d’or. Le reste de l’année, il ne quittait pas la péninsule. Il partait de Da Vinci à pied ou dans un petit véhicule où il pouvait passer la nuit. Il procédait surtout à des observations météorologiques, mais évidemment il ne pouvait s’empêcher de tout regarder. Sur l’eau, il demeurait assis tandis que le vent gonflait la voile et le poussait d’une anfractuosité de la côte à une autre. Sur terre, il conduisait le matin, cherchait un bon endroit, s’arrêtait et mettait pied à terre.
Un pantalon, une chemise, un coupe-vent, des bottes, son vieux chapeau, il ne lui en fallait pas plus par cette belle journée de M-65, et il ne cessait de s’en émerveiller. Il faisait dans les 280 degrés kelvin, plutôt frisquet, mais il trouvait ça revigorant. La moyenne globale tournait autour de 275 degrés. Une bonne moyenne, à son avis, au-dessus de la température de congélation. Une sacrée impulsion thermique pour le permafrost. À ce rythme-là, d’ici dix mille ans il aurait fondu. Et ce n’était bien entendu pas le seul facteur en cause.
Il se promenait sur la mousse et les salicornes de la toundra, l’herbe et les laîches. Drôle de chose que la vie sur Mars. Que la vie tout court, d’ailleurs. Pourquoi apparaissait-elle ? Ça ne tenait pas de l’évidence. C’était un sujet auquel Sax avait récemment réfléchi. Pourquoi constatait-on un ordre croissant dans toutes les parties du cosmos ? On se serait plutôt attendu à de l’entropie. Ce phénomène l’intriguait prodigieusement. Spencer avait improvisé une explication autour d’une chope de bière, un soir, sur la corniche d’Odessa : dans un univers en expansion, lui avait-il dit, l’ordre n’était pas vraiment l’ordre, mais seulement la différence entre l’entropie constatée et le maximum d’entropie possible. C’était cette différence que les humains considéraient comme l’ordre. Sax avait été surpris d’entendre une notion cosmologique aussi intéressante dans la bouche de Spencer, mais Spencer était un homme surprenant. Même s’il buvait trop.
Allongé sur l’herbe, à regarder les fleurs de la toundra, on ne pouvait s’empêcher de s’interroger sur la vie. Dans la lumière du soleil, les petites fleurs se dressaient sur leurs tiges brillant d’anthracène, aux couleurs saturées. Des idéogrammes de l’ordre. Elles n’avaient pas l’air d’une simple différence de niveau d’entropie. Les pétales avaient une si jolie texture. Ainsi inondée de lumière, elle paraissait presque visible molécule par molécule : là une molécule blanche, là une mauve, là une bleue. Ces taches pointillistes n’étaient évidemment pas des molécules, qui étaient bien en dessous de la limite de résolution. Et même si elles avaient été visibles, les particules constitutives du pétale étaient tellement infimes qu’on avait du mal à les imaginer. Elles étaient au-delà de la limite de résolution conceptuelle. Les théoriciens de Da Vinci s’étaient pourtant mis récemment à réfléchir intensément aux développements de la théorie des supercordes et de la gravité quantique. Ils en étaient au stade des prédictions vérifiables, qui, historiquement, étaient la grande faiblesse de la théorie des cordes. Intrigué par ce recoupement avec l’expérimentation, Sax s’était efforcé de comprendre ce qu’ils faisaient. Ce qui l’avait obligé à renoncer à la mer et aux falaises pour s’enfermer dans des salles de séminaire, mais il avait profité de la saison des pluies pour assister aux réunions de l’après-midi, suivre les conférences et les discussions, étudier les symboles mathématiques qui couvraient les écrans, et passer ses matinées à travailler sur les surfaces de Riemann, les groupes de Lie, les équations d’Euler, la topologie des espaces compacts à six dimensions, la géométrie différentielle, les variables de Grassmann, les opérateurs émergents de Vlad et tous les autres domaines mathématiques nécessaires pour parvenir à suivre les recherches actuelles.